France 

Emmanuel Macron, ni droite, ni gauche 

Avec son mouvement «En marche» lancé mercredi, le jeune ministre français de l’économie dit vouloir mobiliser la société civile, sans lorgner sur l’Elysée. Une rupture de génération et de méthode, hors des partis. Avec, en arrière-plan, de puissants réseaux et d’influents patrons français

Il lui suffit de lorgner en contrebas. A chaque fois qu’Emmanuel Macron, 38 ans, veut convaincre ses interlocuteurs des brèches prometteuses ouvertes dans la très rigide économie française, le surdoué de la politique hexagonale pointe, au pied de son imposant ministère en bord de Seine, l’ancien Palais-Omnisport de Bercy, rebaptisé Accor Hotel Arena. Pour désigner les concerts de rock et autre tournois sportifs? Non. Pour indiquer la nouvelle gare routière d’où partent jour et nuit les bus de passagers, équipés de wifi, dont la loi qui porte son nom a libéralisé le trafic depuis août 2015.

De la politique en mode TGV

«Les bus Macron», comme les «dimanches Macron» sont désormais en France deux expressions usuelles, issues du même texte qui a aussi permis d’étendre l’ouverture commerciale dominicale: «Un ministre qui peut, en moins de deux ans, associer son nom à une action concrète qui change la vie des gens, c’est un capital unique. Rien que pour cela, le nom de son mouvement «En Marche» est bien choisi», reconnaît Jean-Christophe Lagarde, le leader du parti de centre droit UDI. Mercredi, à Amiens, «En Marche» a pris son envol lors d’une réunion publique et sur Internet. En s’affirmant «ni de droite, ni de gauche», à un moment où le favori des sondages, Alain Juppé, affirme qu’il serait prêt, après la présidentielle de 2017, à l'«union nationale»…

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Emmanuel Macron, lui, ne prend pas le bus et fait, depuis deux ans, de la politique en mode TGV et numérique. Coté industrie, un objectif: amener en France les usines 4.0 de demain, sur lesquelles mise l’Allemagne. Coté numérique, une ambition: faire de la «French Tech» et de ses porte-drapeaux comme Blablacar une marque mondialisée. Quitte à squatter sans vergogne le périmètre de sa ministre adjointe chargée du secteur: la Franco-Canadienne Axelle Lemaire.

Viré en août 2014 pour insubordination Arnaud Montebourg – son tonitruant prédécesseur à la tête du défunt Ministère du redressement productif – aimait le cambouis socio-économique, façon hauts fourneaux de Florange et duel avec Arcelor-Mittal, ou vente d’Alstom à General Electric. La «Macron-semaine» typique ressemble, elle, plus à celle d’un réformateur-négociateur-pédagogue-médiatique, qu’à celle d’un redresseur de plans sociaux. Passé par la banque d’affaires chez Rotschild, enrichi très tôt pour avoir bien négocié la revente d’une filiale de Pfizer au suisse Nestlé, le bientôt quadragénaire amateur de philosophie aime plus les flux que les stocks. En mouvement. Sans illusion sur les aléas sociaux de la disruption numérique. Quitte à parler trop vite, comme il le fit à ses débuts ministériels en traitant «d’illettrées» des ouvrières bretonnes auxquelles il présenta par la suite ses excuses.

Sous le quinquennat si problématiquement «normal» de François Hollande, Emmanuel Macron est l’exception. Le «social-libéral» Manuel Valls espérait incarner la relève? Raté. Trop rigide. Trop apparatchik. Sans expérience du secteur privé et de ses soutes technologico-financières. La «Macron Touch» est à l’opposé. Charmeur. Audacieux. Prompt à rappeler qu’il n’a jamais été encarté au PS, tout en réaffirmant sa fibre «sociale». En transgression lorsqu’il dit, comme la frondeuse Christiane Taubira, son malaise sur la déchéance de nationalité.

Un CV digne de celui de Valery Giscard D'Estaing

Neuf, vraiment, ce pur produit du système, fils d’un couple de médecins et très habile pour tisser ses réseaux à la française, par un mélange de séduction, d’insolence contrôlée et de parrains bien choisis? Voire. «Si je regarde l’histoire récente de la France, je pense en le voyant agir à deux hommes qui ont marqué leur époque: l’ancien président Valery Giscard D'Estaing, pour son côté intellectuel, et le formidable agitateur d’idées que fut Jean-Jacques Servan-Schreiber», sourit l’un de ses mentors, l’homme d’affaires nonagénaire Henry Hermant.

Témoin, en 2007 du mariage d’Emmanuel Macron avec Brigitte Trogneux, son ex-prof de français au lycée, de vingt ans son aînée, ce très proche de l’ancien premier ministre Michel Rocard est dans les coulisses de l’opération «En Marche». A la croisée des réseaux sociaux-démocrates et de la nébuleuse patronale française où son protégé a, outre ses relais du côté des «tycoons» numériques, d’influents alliés tels Claude Bébéar, l’ex-patron d’Axa, Thierry Breton, le patron d’Atos qui fut ministre des Finances, ou Clara Gaymard, l’ex-patronne de General Electric France dont l’époux dirige le cabinet… du candidat Alain Juppé. Passionné de presse et d’écriture, Henry Hermant est également actionnaire du 1, l’hebdomadaire intello de l’ex-patron du Monde Eric Fottorino. Titre du numéro qui suivit juste, en septembre 2014, l’arrivée de Macron à Bercy? «Peut-on encore redresser la France?» Avec cette phrase, signée Hermant: «Que nous dit la bombe Macron? Avec élégance et sérénité, rien d’autre que 2+2, ça fait 4. Vérité et courage, voilà les maîtres mots. Y compris face à sa famille politique qui vit sur les schémas des trente glorieuses.»

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En 1974, VGE devint le plus jeune président français, élu à 48 ans en promettant habilement de libéraliser l’économie, la politique et les mœurs. Même CV de surdoué. Même volonté de rupture sociétale et économique. Même volonté d'incarner une nouvelle génération. On connaît le résultat, la victoire des conservatismes, et la chaise vide de l'Elysée sept ans plus tard, en mai 1981. On se souvient aussi de la désillusion Fabius, plus jeune premier ministre de la France en 1983… Alors?

A Amiens, sa ville natale, Emmanuel Macron s’est évertué mercredi à dire, lui, que son mouvement «En Marche» veut «mobiliser la société civile», expliquant que la «présidentielle n’est pas sa priorité». Soit. Mais le style, comme le verbe, trahissent l’ambition ordonnée. D’abord la légitimité ministérielle. Puis la plate-forme citoyenne. «Emmanuel est tout, sauf un indigné, sourit un collaborateur de Michel Sapin, le ministre des Finances qui vit mal l’ascension de son voisin. Il ne veut pas remettre en cause l’ordre établi. Il veut juste faire bouger les lignes pour oxygéner l’économie et la société.» Logique de disruption. Celui qui se disait tenté, après son passage aux côtés de François Hollande, par une carrière universitaire aux Etats-Unis a compris qu’il devra bousculer l’échiquier pour être autorisé à bouger ses pions: «Quand il dit ni droite ni gauche, il veut dire en dehors des partis car il n’y a toujours rien, en France, pour incarner le social-libéralisme, poursuit notre interlocuteur à Bercy. C’est son problème: beaucoup de buzz, peu d’espace.»

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