Le 11 mars 2020, l’OMS décrétait l’état de «pandémie». Le 13, le Conseil fédéral prenait une décision historique en décrétant la fermeture des écoles et une sévère limitation des restaurants et des manifestation. Nous consacrons une série d’articles à cette année unique.

Lorsqu’il déclare, le 16 mars 2020, la mobilisation nationale contre le Covid-19, Emmanuel Macron endosse, à l’Elysée, l’uniforme du chef des armées sanitaires: «Nous sommes en guerre. Nous ne luttons ni contre une armée ni contre une autre nation, mais l’ennemi est là, invisible, insaisissable.» Le «président des riches» se réinvente protecteur de la nation. «A ce moment, il comprend que son quinquennat bascule dans l’inconnu, explique une de ses ex-communicantes. Ce combat va redéfinir l’ensemble de son mandat.» Bien vu. Quelques jours plus tôt, le baromètre de l’IFOP l’a crédité de 32% d’opinions favorables. Un an plus tard, 40% des Français interrogés par le même institut disent lui faire confiance. Le coronavirus a muté. Et Emmanuel Macron, ce «mutant politique», a fini par l’imiter…

La vérité est qu’à la mi-mars 2020, son entourage est pris de court par le Covid-19. Deux ans pile avant la présidentielle du printemps 2022, les experts en opinion de son parti, La République en marche (LREM), cherchent à réconcilier ce jeune président né en 1977 avec le pays réel, après le feuilleton chaotique de la réforme des retraites, visant à unifier le labyrinthe français des régimes vieillesse. Tout, ou presque, est vu sous l’angle économique. «Macron veut alors toujours apparaître comme le «transformateur» du pays», juge André Gattolin, sénateur du parti majoritaire. Sauf que le tsunami viral déferle.

En quelques jours, la France qui, selon le député LREM Gilles Le Gendre, «souffre d’une aversion au risque et d’une crise d’hyperprotection» est mise à terre par la tempête covid. A l’Elysée, la priorité est d’encaisser le choc: «Dans sa première incarnation face à la pandémie, Emmanuel Macron veut montrer le cap. Il estime que son rôle est de dire aux Français de tenir bon. Il laisse la logistique à son gouvernement et au premier ministre, Edouard Philippe», complète un haut fonctionnaire. On connaît la suite: l’administration se reconnaît mieux dans le locataire de Matignon, précis et pédagogue, que dans ce chef des armées tenté par les envolées lyriques. Le divorce pointe: «Emmanuel Macron «mute» une première fois lorsqu’il comprend, en mai-juin, que son premier ministre symbolise l’Etat, et qu’une concurrence de popularité s’installe», poursuit notre interlocuteur. En juin 2020, le fossé s’installe: 38% de popularité pour le président contre 50% pour le chef du gouvernement. Rupture inévitable.

En juillet 2020: Avec Jean Castex, la contre-offensive Macron

L’inconnu Castex

Cette première mutation porte un nom: Jean Castex. L’homme que le président nomme, le 5 juillet, pour remplacer Edouard Philippe est un inconnu, ex-collaborateur élyséen de Nicolas Sarkozy, jusque-là chargé du… déconfinement. Castex a l’accent de son terroir pyrénéen. Mais il a surtout, pour l’Elysée, deux cartes en main: une fine connaissance des élus locaux et une maîtrise des rouages administratifs et sanitaires, symboles de blocages et de dissimulation, après les semaines de pénurie de masques et de tests. Place, donc, au président compassionnel, demandeur de vérité: «On a sans doute fait une erreur dans la stratégie», a admis le chef de l’Etat le 15 mai 2020. Place aussi à une phrase clé, prononcée une première fois en mars, puis sans cesse répétée: «Quoi qu’il en coûte.» Ce président qui aime décider seul se met à écouter. Il nomme le 25 juin l’infectiologue suisse Didier Pittet comme chef d’une «mission d’évaluation». Emmanuel Macron a compris qu’il doit, avant de repartir à l’offensive, retrouver de la crédibilité.

Vient ensuite une seconde mutation. Sans surprise, la politique a repris ses droits et 2022 revient sur le radar. C’est le début du virage à droite, marqué à partir de septembre 2020 par le sujet du séparatisme islamiste, de retour dans l’agenda via le procès des attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher. Le président compassionnel redevient commandant en chef. «Qu’est-ce qui aujourd’hui, dans notre société, met en danger notre République, notre capacité à vivre ensemble?» interroge-t-il le 2 octobre aux Mureaux. Ses collaborateurs l’ont convaincu qu’il doit, en pleine pandémie, soigner sa popularité auprès des retraités qui souffrent: 42% des 65 ans et plus lui accordent leur confiance, selon un sondage. «Macron a compris que, dans ces périodes tourmentées, un seul leader retient l’attention», juge le politologue Jérôme Jaffré.

Le premier ministre, Jean Castex, devient l’interlocuteur des soignants, organisateur en chef de la riposte sanitaire. Le président «mutant» se drape de ses pouvoirs régaliens après la décapitation de l’enseignant Samuel Paty le 16 octobre, puis le triple assassinat de la basilique Notre-Dame-de-Nice, le 7 novembre. Comme le covid, il s’adapte: «Bien malin qui peut dire sur quel levier il s’appuiera pour franchir la haie de 2022 note l’éditorialiste du Monde, Françoise Fressoz. Sera-t-il protecteur ou libérateur?».

La marque de son quinquennat

La mutation macronienne est devenue la marque de son quinquennat. «Le Covid-19 a permis à Macron l’élitiste de rencontrer le peuple sur le terrain sanitaire, juge un ex-ambassadeur de France. Grâce au virus, ce champion de la compétitivité s’est transformé en roi de la dette, tout en restant le défenseur de l’Europe qui finance le plan de relance à base d’emprunts communs.» Le président «disruptif» mise sur la synthèse, occupant le terrain de l’écologie (grâce à la Convention citoyenne sur le climat), de la sécurité (grâce à son ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin) et de l’amortisseur social illimité (grâce au «quoi qu’il en coûte» de son ministre de l’Economie, Bruno Le Maire). «La nécessité du redressement du pays, post-pandémie, lui offrira des thèmes sur lesquels il ne sera pas le plus mal placé», jugeait Jérôme Jaffré dans Le Figaro en décembre 2020. D’autant plus que, face à ce chef de l’Etat mutant, et à l’hypothèse d’un nouveau duel présidentiel avec Marine Le Pen, l’opposition de droite et de gauche n’a toujours pas… trouvé le bon vaccin.