Un ballet bien chorégraphié, mais une musique sacrément dissonante. Lorsque Emmanuel Macron se présente, mardi à 15h, sur les marches de l’Elysée pour y être reçu par François Hollande, l’essentiel est fait.

Dès le matin, alors que le chef de l’Etat français s’apprête à prononcer son discours diplomatique annuel devant tous les ambassadeurs, l’annonce de la démission du jeune ministre de l’Economie a déjà déclenché un tsunami de rumeurs et de calculs politiciens. Candidat? Pas candidat? L’ombre de la présidentielle 2017 l’accompagne à chaque pas, sur le gravier du palais qu’il occupera peut-être un jour.

Lire l’éditorial: Macron ou l’échec d’un réformisme

Un duel Valls-Macron

Le premier acte est médiatique. Via quelques fuites savamment orchestrées, Emmanuel Macron a prévenu qu’il allait enfin démissionner du gouvernement dirigé par Manuel Valls, qui l’avait recruté fin août 2014 pour remplacer au Ministère de l’économie le tonitruant Arnaud Montebourg. Reste à gérer l’impact de cette décision que François Hollande a décidé d’officialiser lui-même, plutôt que d’en confier le soin à son premier ministre. Valls-Macron: le duel est clairement en arrière-plan lorsque le chef de l’Etat confirme, une heure plus tard, le départ de celui qui l’avait servi comme secrétaire général adjoint de l’Elysée de mai 2012 à juin 2014, et dont il répète partout qu’il lui est «totalement fidèle». La décision de ne pas le remplacer mais de confier son ministère au titulaire des Finances, Michel Sapin, l’un des proches historiques du président, est révélatrice. Manuel Valls semble hors jeu. C’est l’Elysée qui mène la danse.

Le deuxième acte est politique. Emmanuel Macron, après avoir lancé son mouvement En marche! en avril 2016, avait carrément franchi le Rubicon lors du premier rassemblement public de ses fidèles à Paris, le 12 juillet. Il avait alors promis de se battre «jusqu’à la victoire» pour son projet… sans toutefois donner sa démission du gouvernement. Puis l’attentat de Nice, le 14 juillet, avait tout gelé. Or un mois et demi plus tard, le symbole est fort. Nommé ministre le 27 août 2014, le brillant technocrate de 39 ans passé par la Banque Rothschild repart deux ans plus tard, presque jour pour jour. Comme pour mieux signifier qu’il maîtrise l’agenda, et que sa démission n’est – contrairement à Arnaud Montebourg – pas un limogeage.

Comme un présidentiable

L’explication tombe, elle, vers 18h, au septième étage de l’hôtel des Ministres à Bercy, le QG parisien de l’Economie et des Finances. Un texte écrit, ciselé, peaufiné pour «rompre vers l’avenir», comme l’explique joliment au «Temps» un de ses conseillers. Le social-libéral Emmanuel Macron parle là comme un présidentiable. Moins souriant que d’habitude. Grave. Une tirade pour se féliciter «d’avoir fait bouger les lignes et changé l’image de la France auprès des investisseurs». Une perche de nouveau tendue à l’économie numérique française, son cheval de bataille, dont il félicite «l’incroyable réussite». Un moment d’aveu: «Je n’ai pas tout réussi… j’ai échoué à amplifier notre travail de réformes.»

Puis vient l’heure des règlements de comptes avec un gouvernement socialiste au sein duquel il s’est, à l’évidence, vite retrouvé ligoté: «J’ai touché du doigt les limites de notre système politique qui fait la part belle aux peurs et fait abstraction des simples réalités […]. J’ai ressenti les blocages sectoriels, techniques, idéologiques […]. J’ai compris que la vie politique vit au rythme de ses propres soubresauts.» Le si courtois Emmanuel Macron, que «Paris Match» montrait encore cet été au bras de sa femme plus âgée – elle fut sa professeure de français au Lycée d’Amiens – distribue déjà les coups et annonce le lieu du prochain affrontement: «En France, les seuls moments où les débats de fond peuvent avoir lieu sont les campagnes présidentielles…»

Convaincre

La prochaine étape sera donc pédagogique. Car le social-libéral Emmanuel Macron le sait: son incroyable succès médiatique, son habileté à se situer «ni à droite ni à gauche» et ses beaux scores dans les sondages ne sont qu’apparence. Il s’en rendra compte dès mercredi soir à l’université d’été du Medef, le patronat français, où il devait s’exprimer comme ministre, mais sera présent comme «témoin», dans la foulée de François Fillon, Nicolas Sarkozy et Bruno Le Maire, les candidats à la primaire de droite. «Il ne doit pas s’illusionner, explique au Medef un ancien haut fonctionnaire de gauche passé dans le privé. Sa démarche vise le pouvoir. Il ne suffit plus d’apparaître comme le plus beau, le plus intelligent, le plus moderne. Il faut convaincre ses partisans et faire peur à ses adversaires.»

D’où le besoin d’explication. Comment effacer, par exemple, l’impression déplorable d’arrogance laissée par ses déclarations, dès les premiers jours de son ministère, sur des employées au chômage parce qu’«illettrées»? Comment faire pour que son passage entre 2009 et 2012 à la Banque Rothschild – où il conseilla Nestlé – ne lui soit pas renvoyé à la figure par une gauche française pressée de le cataloguer comme «traître» et vendu aux intérêts des grands patrons? «Je suis désormais libre de dire et de proposer sans concessions un projet ancré dans le réel», a conclu, hier soir, l’ex-ministre. Pour Emmanuel Macron, la France c’est maintenant.


Des sondages aux suffrages

S’il se porte candidat à l’Elysée, Emmanuel Macron sera très exposé. A droite comme à gauche, le tir promet d’être nourri

«Il y a deux types de «marcheurs» autour d’Emmanuel: les jeunes qui quadrillent surtout les campus universitaires, et les vieux «sages» qui lui concoctent son projet présidentiel soi-disant participatif…»

L’homme qui nous parle côtoie Emmanuel Macron depuis dix ans. Il l’a connu lorsque ce dernier, en 2007, tenait la plume de l’économiste Jacques Attali, chargé par l’ancien président Sarkozy d’un rapport sur la France. Il n’est pas dupe. En marche!, le mouvement lancé en avril qui revendique 60 000 adhérents, n’est qu’une partie de l’édifice Macron: «Il est aujourd’hui le candidat des grands patrons lassés des promesses libérales jamais tenues de la droite, poursuit notre interlocuteur. Cela ne veut pas dire qu’il soit de droite, car il a une vraie conscience morale, et un vrai sens de la justice.» L’ancien ministre, en revanche, est à double fond: «Sa force est qu’il peut rassembler autour de lui beaucoup d’argent, condition impérative pour se lancer dans la bataille présidentielle hors des primaires», expliquait récemment Marc Endeweld, auteur de «L’Ambigu Monsieur Macron» (Ed. Flammarion).

Coïncidence, sa démission intervient au moment où l’un de ses mentors, Jacques Attali, publie «100 jours pour que la France réussisse» (Ed. Fayard), dans lequel il propose 20 chantiers «à saisir et débattre». On sait également qu’Alain Minc, autre conseiller influent, ou Henry Hermand, l’un des entrepreneurs de gauche les plus fortunés, appuient sa carrière. «L’idée qu’il est un homme neuf n’est pas juste, poursuit Marc Endeweld. Sa force est son parcours élitiste parfaitement classique, ce qui lui permet de rassurer.»

«Il casse les codes»

A l’université d’été du Medef hier, sur le campus d’HEC, tous ou presque disaient en tout cas attendre avec impatience son intervention ce mercredi. «Il est jeune. Il casse les codes. Il connaît l’entreprise pour avoir travaillé dans la banque. Et il aime les entrepreneurs. En France, c’est une denrée très rare», explique au «Temps» Julien Berthelot, d’Ici et Ailleurs, une société spécialisée dans les voyages d’études sur les énergies renouvelables et autres nouveaux filons industriels. Son partenaire Bruno Ennochi complète: «Il marque l’opinion car il écoute et vit avec son temps. Il n’est pas dans la bulle politique.»

Vraiment? Et si Macron était un Kinder Surprise plombé par le fait qu’il n’a jamais été élu et qu’il ne connaît guère le peuple, comme a taclé le patron du PS français hier? «Le risque, c’est qu’une candidature présidentielle le plonge justement dans cette bulle où, à droite comme à gauche, on l’attend pour le dégommer», souligne un député PS proche du maire de Lyon, Gérard Collomb, l’un de ses plus fervents soutiens. A moins qu’Emmanuel Macron ne s’appuie sur des aînés mieux intentionnés que la moyenne à son égard. Le président, François Hollande, très impopulaire mais très fin tacticien, lui garde sa sympathie. Le favori de la droite Alain Juppé a toujours dit qu’il voyait Emmanuel Macron d’un bon œil, surtout depuis que ce dernier a dit «ne pas être socialiste». Reste la réalité des urnes: en France, depuis l’élection du président au suffrage universel, aucun candidat hors parti, issu de la société civile, n’a réussi à s’imposer. Encore moins à l’emporter.


 

Une modernisation juste entamée

Sur le mur de portraits qui accueille les visiteurs, au rez-de-chaussée du Ministère français de l’économie, la photo d’Emmanuel Macron n’est pas encore en place. Elle le sera dès aujourd’hui. Mais elle détonnera à coup sûr. Bien plus jeune que ses prédécesseurs, l’ancien conseiller de l’Elysée laisse derrière lui l’image d’un réformateur habile, et surtout «moderne».

Son bilan, hormis la loi «croissance et activité» promulguée le 6 août 2015 et surnommée «loi Macron», n’est pas législatif. Il est plus juste de parler de brèches. La loi Macron a ainsi permis au transport par autocars de renaître. Elle a porté une première estocade aux professions réglementées, et étendu l’ouverture des magasins le dimanche. Décisif aussi: l’appui apporté aux start-up françaises à travers des initiatives comme le French Tech Ticket ou le French Tech Hub. Beaucoup de communication, certes. Mais de la com réussie.

Le jeune ministre a par ailleurs su forger une alliance solide avec son homologue allemand social-démocrate Sigmar Gabriel, avec lequel il s’est beaucoup entretenu de l’industrie 4.0. Il jouait également un rôle de vigie européenne apprécié par François Hollande, moins accusateur vis-à-vis de la Commission de Bruxelles, très offensif sur la nécessité de ne pas faire de cadeaux aux Britanniques après le Brexit. «Sa force est de connaître les marchés financiers, qui sont le point faible de Londres. Cette expertise-là manquera», explique au «Temps» la députée européenne Sylvie Goulard.

Il y a aussi des questions. L’augmentation de la participation publique dans Renault, pour 1,2 milliard d’euros en 2015, n’a rien apporté. Le démantèlement du géant nucléaire Areva au profit d’EDF a peut-être tué la filière française de l’atome. Surtout, le projet d’une loi Macron 2 a été sabordé, sur fond de chômage croissant et de polémique sur la réforme du Code du travail qu’il soutenait, mais ne défendit pas. La modernisation Macron n’a fait, en deux ans, qu’effleurer la France…


Chronologie

15 mai 2012: Banquier d’affaires chez Rothschild, Emmanuel Macron devient secrétaire général adjoint de l’Elysée.

10 juin 2014: Départ de l’Elysée. Son projet est alors de partir enseigner en Californie.

26 août 2014: Succède à Arnaud Montebourg au Ministère de l’économie.

6 août 2015: Promulgation de la «loi Macron» qui libéralise, entre autres, le transport par autocars et s’attaque aux professions réglementées.

Février 2016: Abandon du projet d’une seconde loi Macron. Soutient la réforme du Code du travail défendue par la ministre Myriam El Khomri.

6 avril 2016: Fonde le mouvement En marche!, qui porte ses initiales.

30 août 2016: Départ du gouvernement.