Commentaire

Emmanuel Macron, ce granit médiatique

Le président français n’a jamais été vraiment ébranlé par les questions vigoureuses de BFM TV et Mediapart. Sa meilleure défense reste sa connaissance des dossiers et sa conviction que «l’ordre républicain» est souhaité par une majorité de ses concitoyens

Le choc annoncé a bien eu lieu. D’emblée, les deux journalistes Edwy Plenel et Jean-Jacques Bourdin, connus pour leur pugnacité, ont attaqué Emmanuel Macron sur ses failles supposées, le premier suggérant même de modifier le nom du mouvement présidentiel, pour passer de «En Marche» à «En Force». Point d’orgue de leur tir croisé long de plus de deux heures, après une salve d’interrogations sur les frappes en Syrie et leur bien-fondé: sa posture de «président des riches» plus favorable aux entrepreneurs habitués à évader le fisc qu’aux retraités, dont les pensions ont été amputées depuis le début du quinquennat. Après la séquence pédagogique et courtoise de jeudi dernier sur TF1, le chef de l’Etat français - Emmanuel Macron et non «Monsieur le Président» dans la bouche des journalistes - s’est donc très vite retrouvé en position d’accusé. Une stratégie payante pour l’ébranler, en plein conflit social à la SNCF? La réponse, à l’issue de plus de deux heures de débat en direct, est négative. Le pédagogue Emmanuel Macron a de nouveau démontré qu’il tient le choc avec talent. Y compris sur le thème difficile de l’accueil des migrants, sur lequel le projet de loi sur l’asile débattu cette semaine au parlement provoque des remous au sein de sa majorité.

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Cinq citations pour résumer l’argument d’Emmanuel Macron

Quelles phrases clefs retenir de cet échange à la fois long et frustrant, tant la volonté de mettre le président quadragénaire en difficulté était manifeste? Cinq citations peuvent résumer l’argument d’Emmanuel Macron. La première, sur la Syrie: «Nous avons la pleine légitimité internationale et nous n’avons pas déclaré la guerre au régime de Damas», a plusieurs fois répété celui qui, dans la nuit de vendredi à samedi, a ordonné les frappes aériennes en représailles contre l’utilisation présumée d’armes chimiques par les troupes de Bachar el-Assad. La France, en résumé, est dans son rôle de puissance garante du droit international. Seconde citation sur les colères françaises, qu’Emmanuel Macron a dit entendre, même s’il estime (à juste titre) qu’elles précédaient son quinquennat: «Il n’y a pas de coagulation des mécontentements.» Ce qui revient à refuser l’amalgame entre les luttes des cheminots, les revendications des étudiants et la résistance des activistes de Notre-Dame-des-Landes.

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Troisième phrase, à propos de sa politique fiscale favorable au capital: «Je n’ai pas fait de cadeaux. J’ai pris des engagements. Quand on empêche les gens de réussir, ils vont ailleurs». Un plaidoyer sans nuances, donc, pour une France plus libérale et moins fiscalement corsetée. Quatrième citation: «L’Etat a parfois mal investi sur la SNCF» et reprendra bien tout ou partie de la dette de la société ferroviaire. On voit là que la volonté présidentielle de réformer le pays est intacte. Le fait de redire qu’il «ne veut pas privatiser la SNCF» a vocation à convaincre les Français que les cheminots se battent pour leur statut, et non pour la pérennité de l’entreprise. Cinquième phrase clef, enfin, à propos des migrants et de ceux qui leur viennent en aide: «Il y a des personnes qui sauvent des vies. Il faut qu’on adapte notre droit, que ce geste d’humanité ne soit pas condamné.» Sous-entendu: un président ferme, mais pas inhumain.

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La résistance du phénomène Macron

Que retenir de ce long débat, durant lequel les journalistes-boxeurs Edwy Plenel et Jean-Jacques Bourdin, frôlant parfois la démagogie, ont néanmoins réussi à aborder quelques questions qui font mal: l’ivresse de l’autorité présidentielle, l’absence de contre-pouvoirs, la volonté présumée de vouloir imposer un modèle économique où le marché serait roi à ce pays toujours assoiffé d’égalité, le rapport de la France à l’islam, l’incontournable question des migrations.

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D’abord que la preuve est à nouveau faite de la résistance du phénomène Macron. Rompu à l’épreuve du «grand oral», ce président jeune et résolu n’a jamais perdu son sang-froid, et s’est plusieurs fois permis de renvoyer ses interlocuteurs dans leurs buts. On imagine mal son prédécesseur François Hollande en faire autant, ou Nicolas Sarkozy poursuivre imperturbable le déroulé technique des dossiers sur les retraites, les hôpitaux ou la SNCF. La pierre dont est fait le président français est du genre granit médiatique. Ce n’est pas sur ce terrain-là qu’il trébuchera, un an après son élection.

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Les Français pris à témoin

La seconde leçon est politique. Emmanuel Macron a, au fond, confirmé qu’il gouverne le pays seul. Le nom du premier ministre n’a presque jamais été cité. Les délibérations au parlement n’ont été mentionnées que pour confirmer l’approbation attendue des frappes en Syrie ce lundi, et le vote de la loi portant réforme de la SNCF mardi. Le paradoxe est que les deux journalistes, qui lui ont sans cesse reproché de vouloir tout diriger, l’ont en permanence pressé de répondre sur tous les sujets. La confirmation, en cette première année de pouvoir, est sans ambages: Emmanuel Macron prend à témoin les Français. Il les ramène sans cesse à leur vote du 7 mai 2017, à ses promesses. Il affirme les entendre. Il estime nécessaire de changer leurs habitudes, allant jusqu’à prendre des accents presque sarkozystes en affirmant: «Trop de gens dans ce pays travaillent dur et ne gagnent pas suffisamment.» Il ne cille pas et ne s'énerve pas lorsque l'un de ses interlocuteurs parle «d'embauche» à propos de son élection, risquant juste à l'occasion d'un échange houleux sur la colère étudiante: «Vous n'êtes pas sérieux Monsieur Plenel» 

Bref: avec ce président-là, qui n’hésite pas à parler d’un horizon de dix ans pour la réussite des réformes, en particulier celle des retraites confirmée pour 2019 (message implicite: deux mandats seront nécessaires), les journalistes sont en fait contraints de rester observateurs, aussi déterminés et offensifs soient-ils. La partie qui se joue est entre l’Elysée et l’opinion. A la manière gaullienne, Macron garde la conviction que sa détermination paiera. Le doute qui souvent ronge la France et les Français n’est, de toute évidence, pas une caractéristique du locataire de l’Elysée.

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