Finies les photos du président français au milieu des 54 chefs d’Etat africains, dont de nombreux autocrates vieillissants ou de jeunes officiers putschistes, dernière tendance en Afrique de l’Ouest. Pour le traditionnel sommet entre la France et le continent, rebaptisé «Nouveau Sommet Afrique-France», qui aura lieu en fin de semaine à Montpellier, aucun président africain n’a été convié. Une première depuis la création de ces raouts diplomatiques symboles de la «Françafrique» du nom des liens incestueux qui persistent avec l’ancienne métropole.

A la place des chefs d’Etat, la France a invité près de 3000 jeunes entrepreneurs, des activistes de la société civile, des artistes et des sportifs du continent mais aussi de la diaspora. Soit «les forces vives qui représentent l’avenir de la relation entre l’Afrique et la France», selon l’Elysée. Point d’orgue de ce sommet, une dizaine de participants pourront converser avec Emmanuel Macron le vendredi après-midi. Aucune personnalité connue dans cette liste restreinte. Ces heureux élus, dont une moitié de femmes, ont été repérés ces derniers mois lors de débats préparatoires tenus dans 12 pays africains.

Les questions qui fâchent

La préparation du sommet a été confiée par Emmanuel Macron au philosophe camerounais Achille Mbembe, «qu’on ne peut pas accuser de complaisance envers la France», souligne l’Elysée. Ce mandat a valu de nombreuses critiques parmi ses pairs au théoricien de la pensée post-coloniale. A longueur d’interviews, le professeur a assumé l’ambiguïté de l’exercice, assurant avoir eu une grande marge de manœuvre. Il a aussi remis un rapport au président français pour refonder la relation avec l’Afrique, au-delà du sommet de Montpellier.

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Parmi ses propositions, Achille Mbembe prône notamment un nouveau fonds d’innovation pour la démocratie en Afrique et la création d’une maison des mondes africains et des diasporas à Paris. Le président français promet aussi des annonces concrètes au terme du sommet. L’Elysée assure qu’aucune question qui fâche ne sera évitée à Montpellier. Et elles ne manquent pas. A commencer par l’intervention militaire française au Sahel, de plus en plus rejetée sur le continent, en particulier au Mali, qui lorgne du côté de la Russie et de ses mercenaires pour combattre les djihadistes.

Contradictions migratoires

Emmanuel Macron sera aussi attendu sur le «désir de mobilité des Africains», comme le répète Achille Mbembe. Mais, sur ce dossier, la volonté disruptive du président français se heurte aux considérations de politique intérieure à moins d’une année de la présidentielle française. Alors que les candidats rivalisent de sévérité sur l’immigration, l’heure n’est pas à l’ouverture. En témoigne la récente décision de l’Elysée de réduire les visas accordés aux pays du Maghreb, parce qu’ils rechignent à reprendre leurs ressortissants expulsés de France.

Organiser un sommet sans les chefs d’Etat africains est «une première étape», estimait lundi sur les ondes de RFI Laurent Duarte, coordinateur de la campagne Tournons la page, un réseau d’ONG en Afrique francophone qui se battent – souvent seules – pour l’alternance démocratique. «On espère qu’Emmanuel Macron et la diplomatie française entendront davantage les propositions de la société civile», voulait-il croire.

«Ambition hégémonique»

«Sous des airs de modernité, la place accordée à la société civile et à des intellectuels reconnus s’apparente en réalité à une tentative de maintenir une ambition hégémonique de plus en plus contestée», critiquent Lionel Zevounou, Ndongo Samba Sylla et Amy Niang, dans la revue Afrique XXI, fondateurs du Collectif pour le renouveau africain, prônant un continent réellement «indépendant et souverain».

En effet, les vieux réflexes de la Françafrique ont la vie dure. Très critique sur la prise de pouvoir des militaires maliens, la France a fait primer son alliance militaire privilégiée avec le Tchad, en avalisant la succession dynastique du président Idriss Déby tué par les rebelles en mai dernier. L’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron, jeune président a priori affranchi des anciens réseaux françafricains, et les promesses de rupture du début du quinquennat avaient fait naître de grands espoirs. Mais aujourd’hui, c’est la déception qui domine en Afrique.

Il y a eu effectivement des avancées. L’Elysée souligne que la France soutient davantage l’entrepreneuriat sur le continent. L’ancienne métropole va restituer des œuvres d’art pillées pendant la colonisation au Sénégal et au Bénin. En juin dernier, Emmanuel Macron a aussi normalisé les rapports avec le Rwanda, reconnaissant la responsabilité de la France dans le génocide des Tutsis après un important travail historique. Mais l’ouverture des archives sur la guerre d’Algérie voulue par le locataire de l’Elysée est loin d’avoir apaisé les tensions avec Alger. Emmanuel s’en est agacé il y a quelques jours, dénonçant la «rente mémorielle» du «système politico-algérien». Il était ainsi sous-entendu que l’ancien colonisateur est accusé de tous les maux algériens. Ces propos ont déclenché une crise diplomatique. Sur toutes ces questions, le sommet de Montpellier ouvrira-t-il un nouveau chapitre de la relation entre la France et l’Afrique?