Auteur de Elysée Circus, une histoire drôle et cruelle des présidentielles (Ed. Tallandier), le politologue et historien Jean Garrigues a suivi de près la confrontation de mardi soir sur BFM TV entre «petits» et «grands» candidats. Il en tire un bilan: l’audace et le franc-parler de Philippe Poutou, Nathalie Arthaud ou Nicolas Dupont-Aignan n’ont pas bousculé la campagne. Sauf peut-être pour François Fillon, plus attaqué que jamais…

Le Temps: Ce débat télévisé entre six «petits» candidats et cinq «grands» était, avant tout, une prise de risque pour les favoris?

Jean Garrigues: Oui, et cela s’est confirmé à l’écran. Lorsqu’ils ont débattu entre eux le 20 mars, Jean-Luc Mélenchon, Benoît Hamon, François Fillon, Emmanuel Macron et Marine Le Pen s’étaient neutralisés. Ils avaient évité d’aller trop loin dans l’outrance. Philippe Poutou, Nathalie Arthaud, Jacques Cheminade, François Asselineau, Nicolas Dupont-Aignan et Jean Lassalle n’avaient pas de raison de se montrer aussi prudents. Au contraire. Ils devaient crever l’écran, en partant du principe qu’ils disposaient d’une occasion unique. Ce qui a d’ailleurs été confirmé par la décision de France 2 de renoncer à un troisième débat à onze le 20 avril. Résultat: leur langage a été décomplexé, et Philippe Poutou a frappé fort sur les «affaires». Cela ne modifie pas à mon sens la hiérarchie des intentions de vote, mais les attaques de Poutou, Arthaud ou Dupont-Aignan ont ouvert des brèches. Ce dernier surtout, candidat issu de la droite républicaine, peut espérer rallier des électeurs déçus par François Fillon.

- Un François Fillon en position d’assiégé…

- Fillon était plutôt bon lors du premier débat entre «grands», s’employant comme toujours à ramener la discussion sur le terrain économique et régalien, qui est son atout maître. Cette seconde confrontation a été beaucoup plus compliquée, parce qu’il s’est retrouvé en position d’accusé et que des mots très durs ont été employés à son égard. Cette fois, son côté insubmersible n’est pas apparu aussi net. On l’a senti inquiet, lassé, déstabilisé. Il vaut mieux pour lui, dans ces deux dernières semaines de campagne avant le premier tour, multiplier les meetings, mobiliser le plus possible son électorat fidèle, jouer le vote utile. Face à son public, le boulet du «Penelopegate» est moins lourd à porter, car ces électeurs-là sont indulgents. Dès qu’il s’adresse à tous les Français, sa tâche est beaucoup plus compliquée.

- Restent les quatre autres candidats les mieux placés en termes d’intentions de vote. Nouvelle confirmation mardi soir: Jean-Luc Mélenchon est en forme…

- Mélenchon a réussi à créer, en partie grâce au premier débat télévisé, une dynamique positive. Tout en restant le candidat de la gauche radicale, il a réussi le tour de force d’apparaître bien plus crédible, solide, sérieux que les trotskistes Philippe Poutou et Nathalie Arthaud, porte-drapeau de cette extrême gauche française qui demeure une exception en Europe. L’humanité de Mélenchon, sa culture, son talent de pédagogue sont aujourd’hui ses meilleures cartes. Et face à ce personnage, le socialiste Benoît Hamon ne parvient pas à rivaliser et à s’imposer.

- La probabilité d’un futur duel Macron-Le Pen au second tour se confirme?

- Emmanuel Macron joue désormais défensif, car il est en position de favori. C’était visible lors de ce débat. Il ne prend pas de risque. Il repousse les assauts. Il tient sa position médiane qui est celle du rassembleur, déterminé à recomposer le paysage politique français. Il n’est pas dans la polémique et dans le clivage. Il donne l’impression de chercher maintenant à prendre l’avantage sur Marine Le Pen, que tous les candidats considèrent comme qualifiée pour le second tour. La présidente du FN, pour sa part, n’a pas réussi cette fois à jouer sa partition. Elle a été poussée dans les cordes par presque tous ses adversaires. Elle qui se prétend toujours différente du «système» s’est retrouvée accusée par les petits candidats de ne pas répondre aux convocations des juges, bref, de faire comme les autres de l’obstruction judiciaire… C’est d’ailleurs le seul moment où Emmanuel Macron a attaqué.

- Vu le nombre d’indécis, une remontée de Fillon est-elle envisageable?

- François Fillon a le désavantage de voir deux petits candidats chasser sur ses terres électorales: le souverainiste Dupont-Aignan qui, lui aussi, à travers l’exemple de sa bonne gestion municipale, se présente comme un dirigeant crédible et compétent; et l’humaniste chrétien Jean Lassalle. C’est un écueil supplémentaire. Pour continuer d’avoir ses chances, le candidat de la droite doit impérativement marquer des points contre Emmanuel Macron. Trouver des failles. Faire douter les électeurs centristes.


Repères

  • 6,3 millions de téléspectateurs ont regardé le débat présidentiel de mardi soir qui réunissait pour la première fois «petits» et «grands» candidats
  • France 2 a renoncé à un troisième débat télévisé le 20 avril, trois jours avant le premier tour.
  • Un classique duel télévisé de l’entre-deux-tours aura lieu, en revanche, entre le 23 avril et le 7 mai

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