Le Déclassement français. Le titre claque. Et il fait mal. Pas question, dans ce livre, de désigner par cette expression le malaise grandissant des classes moyennes en France, ou le sentiment d’abandon des régions «périphériques» confrontées à l’éloignement des métropoles, à la désindustrialisation ou aux déserts médicaux. Georges Malbrunot et Christian Chesnot observent, en journalistes spécialisés sur le Proche et Moyen Orient, le bilan diplomatique d’Emmanuel Macron. Leur «grand déclassement» est celui de la France. Un avis en forme d’avertissement à l’heure où Emmanuel Macron vient d’annoncer le retrait, d’ici six mois, des troupes françaises déployées depuis janvier 2013 au Mali, et le démantèlement partiel de l’opération Barkhane conçue pour contrer la poussée *djihadique dans ces zones désertiques. Déclassement ou enlisement face à une junte militaire malienne décidée à mettre son sort, et celui de la population de Bamako, dans les mains de la milice russe Wagner? «Avec un sens aiguisé de la répartie, le président n’hésite pas à provoquer ses interlocuteurs étrangers pour faire bouger les lignes […] estiment-ils dans leur ouvrage. Mais sa diplomatie à la hussarde, hyperactive, est au final plutôt stérile.» Difficile d’être plus sévère.

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Le cas d’école considéré par les deux auteurs est le monde arabe, en particulier le Liban où le locataire de l’Elysée croyait, en 2020, pouvoir imposer ses vues après avoir bousculé les factions libanaises au lendemain de l’explosion du port de Beyrouth, le 4 août 2020. Leur «grand déclassement» vaut pourtant également au Mali et au Sahel, bien partis pour être estampillés comme un échec majeur du quinquennat Macron. L’épreuve humaine que représentera ce retrait pour l’armée – même s’il n’est pas perturbé par des attaques ou des attentats – est en effet certaine. Cinquante-huit soldats sont morts sur place en neuf ans. Le signal d’alarme est en outre clair pour les alliés européens de la France, qui avaient accepté d’y déployer des contingents de leurs forces spéciales. Le commandant en chef Emmanuel Macron, celui qui affirma le 16 mars 2020 «Nous sommes en guerre» face à la pandémie de Covid-19, sait qu’il devra assumer le prix politique de l’impasse dans laquelle s’est retrouvée cette intervention décidée par son prédécesseur François Hollande.

«Un retrait de ce type, dans ces conditions, comporte toujours d’énormes risques» juge Vincent Hugeux, auteur de Tyrans d’Afrique (Perrin). D’autant que le symbole est redoutable pour ce chef de l’Etat qui fêta son élection, dans la cour du Louvre à Paris, au son de l’Ode à la joie de Beethoven, l’hymne européen. Le voici, président tournant de l’UE, obligé d’admettre une forme d’impuissance ce jeudi en plein sommet UE-Afrique dans ce qui était jadis le pré carré de Paris. «Une partie de l’élite Malienne s’est permis de gifler la France en renvoyant son ambassadeur le 31 janvier poursuit un diplomate. Macron doit aussi faire face à la colère des militaires qui, depuis des mois, redoutaient une telle issue. Il a beau affirmer, à juste titre, que ce n’est pas une défaite militaire, cela reste un échec.»

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Echec ou principe de réalité pour une France bien moins capable qu’avant d’imposer sa volonté dans ses anciennes colonies? «Le plus grand défi de Macron est l’isolement stratégique de la France complète Michel Duclos, ancien ambassadeur en Suisse et auteur de La France dans le bouleversement du monde (L’Observatoire). Le pays, le système, le Ministère des affaires étrangères fonctionnent souvent comme si la parole de la France pouvait faire bouger les choses. Or la réalité que Macron a découverte à l’Elysée n’est pas celle-là.» L’habileté diplomatique est une chose. L’efficacité, la crédibilité, la capacité à obtenir gain de cause sur le terrain en est une autre. Parler juste, et faire des «coups» n’est pas suffisant pour tenir son rang, comme l’a montré le camouflet infligé à Paris par l’Australie, qui a finalement renoncé à la mi-septembre 2021 à une commande cruciale de sous-marins français. La puissance des Etats-Unis et de l’alliance Aukus dans le Pacifique (avec le Royaume-Uni, l’Australie et la Nouvelle-Zélande) a prévalu. «Le président français n’abdique jamais. Imprudent, provocateur, solitaire, déterminé, il se bat jusqu’au bout pour saisir la moindre chance, si minime soit-elle. Mais depuis 2017, il s’est souvent retrouvé bien seul» assène Isabelle Lasserre dans son essai: Macron le disrupteur (L’Observatoire)

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Le cas de l’Afrique est emblématique. Aujourd’hui chef des armées contraint d’ordonner à ses troupes d’abandonner d’ici à juin 2022 leurs bases maliennes et de reconfigurer l’opération Barkhane entre le Niger, le Burkina Faso et les pays du Golfe de Guinée (Bénin, Togo, Côte d’Ivoire), Emmanuel Macron a vécu, depuis cinq ans, un douloureux apprentissage des réalités du continent noir. Son pari de départ, en haut fonctionnaire passé par la banque et familier de quelques grandes familles franco-africaines influentes à Paris, était de miser sur les diasporas et sur la jeunesse. Bref, de solder les comptes de la «Françafrique» faite de liens économiques, financiers, politiques, mais aussi de réseaux bien cachés comme ceux tissés par la mafia corse ou par les francs-maçons de la Grande Loge nationale française. L’intention du président en campagne pour sa réélection – même s’il n’est pas encore candidat déclaré – reste d’ailleurs toujours celle-là, incarnée par Franck Paris, son conseiller Afrique inchangé depuis 2017, son camarade au sein de la promotion Léopold Sédar Senghor de l’ENA (2002-2004). L’un de ses «visiteurs africains» du soir, très écouté, est le talentueux financier Lionel Zinsou, ancien premier ministre béninois (2015-2016), afro optimiste convaincu.

Problème: cette Afrique-là peine à exister. Du moins dans l’ex-pré carré français. La problématique du Sahel, avec son face à face millénaire entre populations nomades et sédentaires empoisonné aujourd’hui par l’extrémisme islamiste, n’a rien à voir avec celle de ses pays que le chef de l’Etat affectionne: le Ghana, le Rwanda ou le Nigeria, où il fut coopérant civil (Il est le premier président à n’avoir pas effectué de service militaire, abrogé en 1997). «Observer n’est pas jouer rumine un ancien haut responsable politique sénégalais. Macron regarde mais il ne comprend pas.» Un homme d’affaires influent en Centrafrique (là où les mercenaires russes de Wagner sont déployés depuis 2018) va plus loin. «On ne gère pas une zone d’influence avec des promesses et des tableaux Excel. C’est cela que Macron vient peut-être de comprendre.»

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Cet apprentissage-là, celui de la réalité, n’est en effet pas négociable pour celui qui préside la République française. Dès son entrée à l’Elysée, deux semaines seulement après l’élection, le nouveau chef de l’Etat est présumé tout savoir. Il reçoit de son prédécesseur les codes de la dissuasion nucléaire, nomme un conseiller diplomatique, confirme le chef d’Etat-major particulier en poste, visite le poste de commandement Jupiter situé sous le palais présidentiel… Et après? Plus encore que sur le plan national, où le parlement pèse déjà bien peu, la politique étrangère et de défense – le fameux «domaine réservé» sanctifié par le Général de Gaulle – est entièrement entre ses mains. «Cette capacité à trancher et à s’engager sans vote préalable du parlement, sauf déclaration de guerre – est un marqueur fort de la singularité française confirme Pierre Servent dans «Les Présidents et la guerre» (Tempus). C’est sans doute la touche la plus évidente de l’héritage monarchique que perçoit un président nouvellement élu avec son paquetage tricolore.»

En clair, ce qui reste de puissance à un pays comme la France, puissance nucléaire à capacité militaire moyenne, exige d’exceller dans les rapports de force: «Le problème est que Macron n’est à l’aise ni avec les diplomates, ni avec les généraux juge un parlementaire familier de l’Elysée. Il n’est pas de la caste des premiers. Il manque de relais au Quai d’Orsay et de diplos prêts à «mourir» pour lui, car beaucoup auront une carrière à poursuivre après son éventuel second mandat. Et il ne vit pas dans le monde des militaires. Ceux-ci se souviennent de la démission de leur chef d’Etat-major Pierre de Villiers dès son entrée en fonction. Ils détestent le «en même temps». Pour un soldat, il y a un ami et un ennemi. Point.»

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Emmanuel Macron a popularisé son personnage de Jupiter, en référence au dieu qui gouverne le ciel et la terre. Il s’est découvert Mars, le dieu des combats et de la protection du territoire. Or le quadragénaire de l’Elysée, né en décembre 1977 a, sur ce plan, le même complexe qu’un certain… Donald Trump, qu’il tenta de séduire au G7 de Biarritz en août 2019: il aime taper du poing sur la table, mais ne connaissait rien au monde de la diplomatie et des armes avant son élection. Joe Biden a présidé longtemps la commission de la défense du Sénat. Vladimir Poutine est un ex-officier du KGB soviétique. Xi Jinping préside la Commission militaire centrale du Parti communiste chinois. Macron? Laurence Benhamou, qui le suit depuis son élection pour l’Agence France Presse le raconte dans Le Solitaire (Robert Laffont). Ouagadougou, Burkina Faso, sa première escale africaine en novembre 2017: «Lorsque nous arrivons dans l’amphithéâtre bondé – il y a là 800 jeunes – il a déjà commencé son discours et déclaré d’entrée de jeu que «La France n’a plus de politique africaine explique-t-elle. Une formule illusoire, comme le prouvera tout son voyage.» L’isolement du nouveau chef de l’Etat n’est pas que stratégique: «Il faut considérer les choses en face. La France n’est plus désirable juge l’ancien ministre Hervé Gaymard dans l’ouvrage collectif Notre intérêt national (Odile Jacob). Il faut d’abord reconstruire une France assurée d’elle-même, lucide sur ses limites, ambitieuse dans ses projets. Pour reconstruire enfin une politique étrangère qui parle au monde.» La campagne à venir et les inévitables interpellations sur son bilan diplomatique montreront si le candidat Emmanuel Macron a appris des erreurs… du président Macron.

* correction apportée le 20 février, merci au lecteur qui nous signalé la coquille.