L’histoire retiendra peut-être ces phrases du président du Conseil constitutionnel Laurent Fabius, prononcées lors de l’investiture d’Emmanuel Macron comme huitième président de la République française. «Pour être l’homme de son pays, il faut aussi être l’homme de son temps. Homme de notre temps, assurément vous l’êtes par vos choix, par votre formation, par votre parcours et jusqu’à votre état civil…»

La citation est de Chateaubriand. Le propos, peu protocolaire, est éminemment politique: ce n’est pas un nouveau chef de l’Etat qui a, dimanche, pris ses fonctions dans la salle des fêtes de l’Elysée, devant 400 invités triés sur le volet et des médias français conquis, avant de remonter les Champs-Elysées dans un véhicule militaire et de visiter à l’hôpital des soldats blessés au Mali et en Afghanistan. Cette transition républicaine a confirmé le pari d’un nouveau style, d’une volonté d’imprimer sa marque présidentielle, et aussi d’une nouvelle France. «Les Français ont choisi le 7 mai l’espoir et l’esprit de conquête, a déclaré le successeur de François Hollande. Depuis des décennies, la France doute d’elle-même. Elle se sent menacée dans sa culture, dans son modèle social, dans ses croyances profondes. Elle doute de ce qui l’a faite. Je ne céderai en rien mes engagements pris vis-à-vis des Français». Et de promettre de leur «rendre cette confiance en eux depuis trop longtemps affaiblie».

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Un désir de bienveillance

Après l’arrivée solennelle d’Emmanuel Macron au Louvre au soir de sa victoire, cette cérémonie d’investiture était très attendue. A juste titre. Sa tonalité, mais surtout les mots et gestes du chef de l’Etat français ont confirmé ses priorités. Premier message, que son entourage martèle à un mois des législatives des 11 et 18 juin: la bienveillance. L’image du jeune président de 39 ans raccompagnant à sa voiture son prédécesseur, dont il fut le conseiller, n’avait rien à voir avec le spectacle de François Hollande, resté sur le perron, et Nicolas Sarkozy, seul sur le tapis rouge, le 15 mai 2012.

Second temps fort: l’allure de la nouvelle équipe Macron qui, à l’Elysée, sera dirigée par Alexis Kohler, expatrié ces derniers mois à Genève au sein du groupe maritime MSC. Tous, ou presque, ont moins de 40 ans. La plupart ont débarqué en politique en 2015, après avoir rejoint leur champion au Ministère de l’économie. L’heure des vieux militants et des appareils partisans est révolue. Même si La «République en marche», le mouvement présidentiel, entend bien obtenir une totale discipline de ses prochains élus à l’Assemblée…

Changement d’entourage

Changement d’entourage aussi. A droite du président, arrivée seule dans une robe bleue signée Louis Vuitton (prêtée, a précisé l’Elysée, qui a aussi annoncé le coût du costume d’Emmanuel Macron: environ 450 euros): son épouse Brigitte, 63 ans, coqueluche des médias français et internationaux. A sa gauche: sa famille «recomposée» emmenée par les parents Macron, avec les enfants de sa femme, leurs conjoints et les petits enfants. Le portrait en creux d’une aventure solitaire et tout sauf ordinaire. Juste à côté de la famille, assis tout au long de la longue cérémonie, un symbole: Daniel Cordier, 96 ans, secrétaire de Jean Moulin durant la guerre.

Puis ces politiques qui adoubèrent le candidat Macron alors qu’il n’était rien. Le maire de Lyon, Gérard Collomb, a les yeux embués de larmes lorsque ce dernier le remercie. François Bayrou, le colérique dirigeant centriste qui renonça à lui barrer la route, est là aussi. Tout comme Richard Ferrand, l’ex-député socialiste breton «frondeur», devenu l’un de ses plus fermes soutiens lors du débat de 2015 sur la «loi Macron».

Rupture? Non. Confiance, comme en témoigne le choix musical. A l’ouverture d’Orphée aux enfers d’Offenbach succède l’air du champagne de Don Giovanni, l’opéra de Mozart. «Le monde et l’Europe ont besoin de la France» a très vite asséné Emmanuel Macron qui se rend ce lundi à Berlin.

Une ambiance ambition

Un seul visage manque dans cette salle des fêtes: celui du premier ministre qui, sous l’autorité de ce président qui a promis un gouvernement resserré et paritaire d’une quinzaine de ministres, et d’importants changements dans l’administration, devra mener la bataille des législatives, puis incarner le renouveau. Le nom restait secret dimanche soir.

Edouard Philippe, le député-maire du Havre, de droite et juppéiste, est le plus souvent cité. Premier conseil des ministres mercredi. Agenda? «Traduire dans les faits cette volonté inédite de rassemblement à la De Gaulle, de fierté culturelle à la François Mitterrand, de réformes à la Giscard et de rupture à la Sarkozy», explique un conseiller présidentiel, tandis que le chef de l’Etat remonte les Champs Elysées dans un véhicule militaire. Très gaullien.

Un second bain de foule suit dans l’après-midi, devant l’Hôtel de Ville de Paris où est reçue depuis quelques jours la délégation du Comité international olympique pour la candidature aux JO de 2024, deux ans après la fin du quinquennat tout juste inauguré. Qu’importe. Chanceux sur tous les plans jusque-là, y compris pour la météo qui a offert hier de belles éclaircies, Emmanuel Macron a annoncé qu’il recevrait à son tour, mardi matin, les experts du CIO. Au jour 1 de sa présidence, l’avenir lui appartient.


François Hollande, la fin d’un quinquennat de transition

Toujours plombé par une impopularité record, le président français sortant a bien mieux réussi son départ que son arrivée à l’Elysée. Avec l’aide de son successeur, qui l’a pourtant «trahi avec méthode…»

Et si François Hollande avait, avec l’élection d’Emmanuel Macron, transformé la France qu’il peina tant à présider? L’image du chef de l’Etat sortant, raccompagné jusqu’à sa voiture après presque une heure d’entretien, restera en tout cas comme le symbole d’une transition réussie, malgré l’amertume et les trahisons. A preuve: Emmanuel Macron, rompant avec l’usage, a même applaudi hier celui qui le fit entrer à l’Elysée comme conseiller. Avant d’aller saluer le patron sortant du staff présidentiel, le très influent Jean-Pierre Jouyet, que beaucoup considèrent comme l’homme qui lui permit de décoller, en suggérant sa nomination au Ministère de l’économie, fin août 2014.

Emmanuel Macron n’est pas l’héritier du quinquennat. Mais il en est pour une part le produit. C’est sur lui que reposa, dès 2012, la mise en oeuvre des promesses fiscales si controversées du candidat Hollande, résolu à traiter «le monde de la finance» comme son «ennemi». Problème: le jeune conseiller de 34 ans débarqué de la banque Rothschild sait alors que ces mesures sont une impasse. Le nouveau chef de l’Etat doit simultanément obtenir de ses partenaires européens un délai pour remettre ses finances en ordre. Macron l’a compris: la fragilité de la présidence Hollande est son ambiguïté, que les «frondeurs» socialistes ne lui pardonneront jamais.

Un président faible

Emmanuel Macron a aussi diagnostiqué l’homme. François Hollande fut un chef d’Etat faible. Le scandale fiscal Cahuzac, puis ses mésaventures conjugales ont altéré sa crédibilité. La défiance d’Angela Merkel a fait le reste. Seul son rôle de chef des armées l’a hissé au-dessus de la mêlée, avec l’intervention au Mali, puis en Centrafrique. Le président est même prêt à frapper Damas, en août 2013, après l’utilisation d’armes chimiques par le régime Syrien. Mais Obama le lâche. Leçon retenue par Macron: le locataire de l’Elysée n’est fort qu’avec des alliés solides.

Trois constats résument la vision Macron du quinquennat 2012-2017: le retour de l’entrepreneuriat et du travail au coeur de l’action publique (via le CICE, puis la loi Macron et la controversée loi El Khomri); la nécessité de réconcilier la France blessée par les attentats et toujours en état d’urgence (ministre, il divergea très vite avec le président Hollande et le premier ministre Valls sur le projet de réviser la Constitution pour déchoir de leur nationalité les terroristes binationaux); et l’insuffisance de marqueurs forts (la loi sur le mariage pour tous, votée en avril 2013, est restée trop isolée). Agir vite et clair obsède donc le nouveau président résolu, s’il obtient une majorité aux législatives, à gouverner par ordonnances pour flexibiliser le marché du travail.

Un pays en meilleur état

François Hollande a peut-être raison lorsqu’il affirme, comme ce dimanche, qu’il laisse le pays en meilleur état qu’en 2012. Le déficit budgétaire a été ramené à 3,4% en 2016 (5,2% en 2011). Les accès de violence syndicale en 2016 autour de la loi sur le travail, et les embuscades récentes contre les policiers ne doivent pas faire oublier que, grosso modo, le pays attaqué par les terroristes et fracturé par l’islam radical est resté calme pendant cinq ans. Mieux: les Français se sont affichés ensemble autour de «Charlie» le 11 janvier 2015. Sauf que l’Hexagone reste atteint d’une maladie chronique qui nourrit la colère: une croissance économique atone (1,1% en 2016 contre 1,7% en 2011) et un chômage de masse (3,5 millions de demandeurs d’emploi en 2016 contre 2,9 en 2012).

François Hollande a tardivement compris qu’Emmanuel Macron, qu’il croyait obéissant et reconnaissant, l’avait «trahi avec méthode». Mais au vu du bilan de son quinquennat, sa décision inédite du 1er décembre 2016 de ne pas se représenter pour un second mandat, était sans doute la plus cohérente. Avoir permis cette transition aura peut-être été, malgré lui, sa plus grande réussite. (R. W.)