France

Sous Emmanuel Macron, l’Elysée verrouille sa communication

Le nouveau président est accusé de vouloir intimider la presse. Plusieurs grands médias ont lancé mardi une mise en garde

Après avoir été traité de «bulle médiatique», Emmanuel Macron est désormais pris pour cible par les rédactions françaises qui l’ont, pour certaines, tant adoré. Une vingtaine de sociétés de journalistes, dont celles du Monde, de Libération et des Echos, ont mis en garde mardi le nouveau président français, son gouvernement et le mouvement La République en marche!, grand vainqueur du premier tour des législatives.

Dans un communiqué virulent, ces représentants des rédactions dénoncent «des signaux extrêmement préoccupants» au regard de l’indépendance des médias et de la protection des sources. Une offensive provoquée par les récents affrontements entre le pouvoir et les médias à propos des arrangements immobiliers du ministre Richard Ferrand (en ballotage très favorable avec 33,9% dans le Finistère) et des soupçons d’emplois fictifs au Modem, le micro-parti du ministre de la Justice, François Bayrou. Ce dernier, qui avait téléphoné à Radio France pour regretter le traitement des problèmes du Modem, a néanmoins été désavoué hier par le premier ministre Edouard Philippe, qui l’a rappelé à son «devoir d’exemplarité». Le gouvernement a par ailleurs porté plainte après la divulgation la semaine dernière, par Libération, d'un document interne du ministère du travail sur les projets de réformes sociales en cours. 

Prise de distance

Le feu couvait depuis l’élection d’Emmanuel Macron. Durant l’entre-deux-tours, puis dès sa victoire du 7 mai, le nouveau chef de l’Etat – âgé de 39 ans et star médiatique internationale – avait commencé à prendre ses distances avec les reporters chargés de couvrir sa campagne.

Motif officiel: le besoin de distance imposé par la fonction, la nécessité de se différencier du quinquennat «pipelette» de François Hollande et la volonté de ne pas avoir affaire aux seuls journalistes politiques, pour mieux «casser les codes», comme il l’a fait avec son mouvement En marche!, qui a surfé sur le dégagisme des sortants.

Motif officieux: une volonté de gérer au plus près sa communication et de soigner la légende de ce début de quinquennat en «triant» les journalistes. «Macron a une face sombre et elle apparaîtra vite, nous confiait en avril Christian Salmon, auteur de Storytelling (Ed. La Découverte). Il n’a jusque-là connu que le bon côté de la presse. Il en a été l’enfant chéri. Il sait que ceux qui l’ont adoré vont le brûler. Il se protège.»

L’effet d’un rapport de force

Fait significatif, ce communiqué d’une vingtaine de sociétés de journalistes témoigne d’une diversité d’appréciation entre les rédactions françaises. Si la chaîne BFMTV, contrôlée par le magnat des télécommunications Patrick Drahi – souvent présenté comme l’un des principaux soutiens du nouveau président –, s’y est associé, le groupe Canal + – C News du milliardaire Vincent Bolloré est resté à l’écart. Idem pour le quotidien de droite Le Figaro, contrôlé par l’avionneur Dassault, et pour le groupe TF1 du géant de l’immobilier Bouygues.

Qu’en déduire? «Ceux qui travaillent pour des médias présumés d’opposition (Bolloré, Dassault et Bouygues ont toujours été proches de la droite) n’ont sans doute pas voulu en rajouter. Le séisme politique en cours les déstabilise déjà suffisamment», estime un cadre de La République en marche!, dont plus de 400 candidats aux législatives sont éligibles dimanche 18 juin, soit bien plus que la majorité absolue requise à l’Assemblée nationale (289 sièges sur 577).

Ce durcissement de ton entre l’Elysée, le gouvernement et les médias est aussi la conséquence d’un rapport de force. Emmanuel Macron fait vendre. Cette semaine encore, quasiment tous les hebdomadaires français lui consacrent leur une. L’Obs, dont les journalistes ont signé le communiqué, en est à plus d’une quinzaine de couvertures Macron en un an…

Un sentiment que le raz de marée parlementaire accroît. François Bayrou, ex-naufragé politique avec un Modem réduit presque à néant jusqu’à son ralliement à Emmanuel Macron en février, peut espérer près de 60 députés le 18 juin. Richard Ferrand, le ministre mis en cause pour avoir fait bénéficier son épouse d’une juteuse opération immobilière lorsqu’il était à la tête des Mutuelles de Bretagne, sera certainement réélu et il pourrait même présider l’Assemblée nationale. Le président lui-même, enfin, sait que sa popularité (45% de bonnes opinions contre 13% pour son prédécesseur) lui permet de dicter les conditions du jeu médiatique. De quoi nourrir le bras de fer.

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