Que retenir du discours d’Emmanuel Macron sur l’Europe, prononcé dans le grand Amphithéâtre de la Sorbonne? D’abord une volonté. Long, comme à son habitude, le président français est, à la fin de son intervention, devenu plus pugnace, sommant ses partenaires européens d’agir à ses côtés pour réinventer le fonctionnement de l’UE et ses missions.

«Regardez notre époque, regardez-la en face, vous n’avez pas le choix !», les a-t-il exhortés, évoquant avec lyrisme le ravage des «passions tristes» que sont le nationalisme et le souverainisme. Une formule choc qu’il pourra tester dès vendredi, lors du sommet des chefs d’Etat ou de gouvernement de l’UE sur le numérique à Tallinn, en Estonie.

Révision de la relation France-Allemagne

Deux jours après la réélection d’Angela Merkel et l’irruption historique de l’extrême droite au Bundestag, le locataire de l’Elysée s’est également refusé à douter de l’engagement de la chancelière allemande, alors que les divergences demeurent entre Paris et Berlin sur les réformes nécessaires de la zone Euro: «Pourquoi ne pas se donner l’objectif, d’ici 2024, d’intégrer totalement nos marchés en appliquant les mêmes règles à nos entreprises, du droit des affaires au droit des faillites?», a-t-il lancé en forme de défi.

Autre préconisation audacieuse: la réécriture d’un nouveau traité de l’Elysée, ce texte fondateur de l’axe franco-allemand dont on célébrera, en janvier prochain, le cinquantième anniversaire.

Date butoir: 2024

Emmanuel Macron, surtout, a déroulé un mode d’emploi. Alors que ses conseillers avaient dévoilé sa proposition d’organiser durant le premier semestre 2018 des «conventions démocratiques» à travers les 27 pays restants dans l’Union, le chef de l’Etat français est allé beaucoup plus loin dans le détail.

Côté propositions concrètes: la création d’une force militaire commune d’intervention et d’une agence chargée de l’innovation numérique, la mise en place d’une taxe simplifiée sur les transactions financières (modelée par exemple sur le «droit de timbre britannique») pour financer le partenariat avec l’Afrique, la mise en place d’un impôt-carbone aux frontières de l’Union, l’élargissement des compétences du parquet européen, une commission plus restreinte de 15 membres (qui verrait la France abandonner au début son commissaire).

Empruntés parfois à la liste des projets lancés par la Commission Juncker, ces chantiers se sont vus assigner un horizon: 2024. Soit à l’issue de la prochaine législature, qui sera élue au parlement européen en juin 2019. Au moment où Paris accueillera les Jeux olympiques d’été. A la mi-temps d’un éventuel second mandat…

Unité plus que jamais souhaitée

Sur le fond, l’exercice était très français, truffé de références intellectuelles et historiques, dépourvu d’autocritiques sur les errements passés de l’UE et des institutions communautaires. Mais à ceux qui doutent de sa capacité à être entendu, le président de 39 ans a rappelé une évidence: celle de sa victoire le 7 mai, sur la base d’un «mandat européen parfaitement clair».

Emmanuel Macron, en somme, estime que son rôle est de proposer, car personne d’autre n’a aujourd’hui sa volonté et sa légitimité. «Le temps où la France décidait pour l’Europe n’a jamais existé […]. Le temps où la France prétendait décider pour l’Europe est révolu. Le temps où la France propose est revenu», a-t-il asséné, installant comme curseur principal la recherche d’unité et de cohésion au sein des 27: «Perdre cette unité, c’est prendre le risque de revenir à nos déchirements mortifères.»

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Devancer les adeptes du vieux système

Dans cette université de la Sorbonne où seront commémorés, en 2018, les cinquante ans de la révolte étudiante de mai 1968, son objectif peut se résumer ainsi: réveiller l’Europe, quitte à froisser les Etats-membres moins désireux de renouveau. Le chapitre sur la gouvernance de la zone euro, qui l’a vu prôner de nouveau un budget propre abondé par de nouvelles taxes européennes (sur le numérique, sur le carbone, plus une partie d’un futur impôt sur les sociétés lorsque les taux auront été harmonisés), n’avait pas exemple rien de neuf. Qu’importe là aussi.

Conscient que peu de ses projets concrets pourront voir le jour comme tels, Emmanuel Macron procède avec l’UE comme avec les partis politiques de l’Hexagone: il pense en avoir diagnostiqué les failles, et avance des réponses prêtes à l’emploi pour prendre de court ceux qui espèrent surnager encore dans ce vieux système. Exemple: son accord à une liste transnationale de candidats, pour les prochaines européennes, sur le quota des 73 sièges qu’abandonneront les Britanniques. Difficile, en l’état, de s’y opposer.

Deux points forts

Reste le pari: comment faire pour que cet appel à la «souveraineté européenne» soit suivi d’effets et d’initiatives? Le président français, comme il l’avait fait en campagne, compte là sur deux atouts: la jeunesse, pour laquelle il a déroulé plusieurs propositions (comme celles d’universités européennes) et le segment proeuropéen des peuples des 27, qu’il compte rallier lors des futures «conventions démocratiques» modelées sur la grande marche qui le porta au pouvoir et conduites par un «groupe de la refondation européenne». Avec une conviction: seule une UE redevenue offensive pourra colmater la fissure du Brexit.