La révolution du Covid-19 est à l’œuvre à l’Elysée. «Plus personne ne pense à Jupiter», sourit un familier du palais présidentiel français, en référence au surnom donné en début de mandat à Emmanuel Macron. «Aujourd’hui, l’objectif est plutôt d’incarner un Clemenceau social.»

En clair: oui à l’image du chef de l’Etat engagé sur le «front» de la guerre contre le coronavirus, comme le fut jadis le «Tigre» dans les tranchées du premier conflit mondial. Mais pas question d’apparaître «hors sol», loin des préoccupations de la population. «Cette épidémie révèle, comme toute crise de grande ampleur, les failles du pouvoir, analyse le général de gendarmerie Bertrand Soubelet, qui suit de près les questions d’ordre public liées au confinement en place depuis le 16 mars. Le virus met à nu le lien entre le président et les Français. Autour d’une seule question: peuvent-ils encore lui faire confiance?»

Lire aussi:  Dans la France du Covid-19, l’espoir du «plateau» et le casse-tête du déconfinement

L’image du septuagénaire Georges Clemenceau, rappelé à la tête du pays en novembre 1917, en pleines mutineries au sein de l’armée française, est à manier avec précaution concernant l’actuel chef de l’Etat, âgé de 42 ans. «Pour Macron, l’enjeu de l’autorité est d’abord celui de l’efficacité. Or, sur ce plan, les semaines écoulées sont problématiques», juge une de ses proches, furieuse contre la «guerre des masques» que se livrent l’administration centrale, le Ministère de la santé et les collectivités locales. Résultat: un changement radical de stratégie présidentielle depuis l’allocution du 16 mars, au lendemain du très controversé premier tour des municipales (dont le second tour reste pour l’heure programmé le 21 juin, avec le risque de ne pas pouvoir se tenir).

Une impression de cynisme

«Macron a fait deux choix qu’il risque de payer cher, confie un parlementaire de la majorité. Le premier est de déléguer la gestion étatique de la crise au premier ministre Edouard Philippe. Le second est d’aller le plus possible au contact des Français, comme il l’a fait à l’hôpital de Mulhouse [le 25 mars)], à l’usine Kolmi de fabrication de masques près d'Angers [le 31 mars], en banlieue parisienne [le 7 avril] et à l’Institut hospitalo-universitaire du professeur Raoult à Marseille [le 9 avril]. Problème: il s’expose, alors que le chef du gouvernement capitalise et s’impose comme le patron de l’administration.»

Ce choix présidentiel est calculé. Emmanuel Macron s’est toujours plutôt bien sorti, dans le passé, de ces moments d’échange, même rugueux, avec les Français, comme lors du «grand débat national» qui suivit la crise des «gilets jaunes». Son empathie naturelle paye. Sa mémoire des noms flatte les intéressés, sa connaissance des dossiers impressionne, sa capacité à transgresser (qui l’a conduit depuis le début à soutenir le professeur Raoult) rassure les professionnels.

Lire également l'opinion:  Une France forte et unie, plus indispensable que jamais

Problème: s’exposer revient à affronter les critiques, en particulier sur le port du masque que ses collaborateurs ont longtemps dénigré, faute de stocks. Ce chef de l’Etat désormais masqué, dont la présence suscite d’inévitables attroupements prompts aux contaminations, est une cible facile pour ses détracteurs: «On en revient toujours à l’essentiel, juge Bertrand Soubelet. Qui dirige? Qui incarne l’Etat? La bonne volonté et le talent ne peuvent pas effacer l’impression d’amateurisme, voire de cynisme, engendrée par le départ de l’ex-ministre de la Santé Agnès Buzyn le 17 février [pour candidater à la mairie de Paris] alors que la vague du virus déferlait...»

L’impact politique de la crise, pour l’exécutif, se résume dans les choix de personnes. A l’Elysée, le principal interlocuteur est le conseil scientifique de 21 experts, que le président consulte par vidéoconférence. Ce sont eux qui, depuis le début du mois, réclament le confinement au moins jusqu’à la fin avril. Avec cette difficulté qu’est la divergence de vues, parfois, entre grands mandarins de la médecine.

Possible divorce

A Matignon, le premier ministre dispose de deux chefs d’état-major respectés dans la lutte contre le Covid-19: le général de gendarmerie Richard Lizurey – pour la coordination interministérielle – et le haut fonctionnaire Jean Castex, chargé du déconfinement, le prochain casse-tête vu les disparités de contamination entre régions et tranches d’âge. «Or en France, le président doit décider. C’est ce que les Français attendent. Ecouter ne suffit pas», estime l’ancienne ministre de la Santé Roselyne Bachelot, très populaire, qui acheta en 2009 des stocks de vaccins anti-grippe H1N1.

D’où le constat de cet autre proche d’Emmanuel Macron: un possible divorce politique à venir. «La seule personne qui émerge est Edouard Philippe. La question est de savoir si Macron le gardera en actant qu’il est dépassé, ou si – façon de Gaulle avec Pompidou en mai 1968 – il s’en séparera.» A moins que le chef de l’Etat ne sorte une carte maîtresse, comme un référendum post-épidémie.

Sur fond de son souhait d’une souveraineté nationale retrouvée, dans une Europe de la relance économique. «Ce serait la meilleure issue, plaide Bertrand Soubelet, animateur d’un petit parti, Objectif France. Il faut que le peuple retrouve la parole à l’issue de cette crise. Cette épidémie a prouvé que la France ne peut pas être administrée par des comptables et des technocrates déconnectés. A Macron d’en tirer les conséquences.»