France

Emmanuel Macron plus que jamais dans l'étau des «gilets jaunes»

Plus de 1 700 interpellations ont eu lieu en France samedi à l'issue de la quatrième journée de mobilisation d'environ 130 000 «gilets jaunes». Maitrisées avec peine à Paris, les violences ont secoué plusieurs grandes villes. Ce dimanche , le président français reste la cible numéro 1 des manifestants, de plus en plus nombreux à réclamer sa démission

Comment répondre à l'acte IV de la mobilisation des «gilets jaunes»? Comment éviter que le déploiement massif de policiers à Paris et la relative maitrise des violences urbaines dans la capitale n'entrainent des convulsions accrues dans d'autres villes telles Bordeaux, Saint Etienne et Toulouse où les manifestations ont dégénéré samedi? Que peut dire Emmanuel Macron pour faire retomber la tension lorsqu'il va s'exprimer en début de cette semaine, peut-être dès lundi ? Plus que jamais, Emmanuel Macron se retrouve ce dimanche matin dans l'étau des «gilets jaunes», alors que Paris se réveille endolorie.

Lire aussi: A Paris, la «révolution» chaque samedi

Toute la nuit, des violences sporadiques se sont poursuivies dans la capitale française où la maire, Anne Hidalgo, a dénoncé des «dégâts sans commune mesure pour l'économie et l'image de la ville», malgré la satisfaction du ministère de l'intérieur. Selon ce dernier, 1700 personnes ont été interpellées au total en France samedi, et plus de 1200 ont été placées en garde à vue, soit un record. «Rien n'est jamais parfait, mais sans votre engagement, on n'aurait pas pu faire face au déferlement de haine que nous avons subi», a déclaré le ministre Christophe Castaner en confirmant le pic d'arrestations à Paris. 1082 manifestants y ont été interpellés, dont plusieurs centaines avant même le début des manifestations. Au total, 179 personnes ont été blessées sur l'ensemble du territoire. 

Un défi politique et personnel pour Macron

Pour le président Français, le défi est à la fois politique et personnel. Tout au long de la journée de samedi à Paris, les trois mots d'ordre les plus souvent entendus dans Paris étaient «Macron démission», «révolution» et «augmentation immédiate des salaires». De la place de République aux Champs Elysées, le long d'avenues où la plupart des agences bancaires et des grands magasins ont obturés leurs façades par des barricades de planches,  l'augmentation d'au moins 30% du salaire minimum (le smic) était souvent écrite sur les «gilets jaunes» et reprise en choeur par les protestataires, souvent venus de province.

Lire également notre éditorial: Les «gilets jaunes» face au peuple

Ce dimanche matin, plusieurs voitures incendiées et retournées étaient de nouveau visibles, alors que les camions de la voirie s'affairent depuis l'aube. Seule la rive gauche de la capitale française, où le quartier des ministères était retranché derrière des haies de CRSA et de véhicules de police, est restée calme. De l'autre coté de la Seine, la plupart des grandes artères ont été le théâtre de chassés-croisés et d'affrontements, d'autant que les «gilets jaunes» - environ 10 000 selon les forces de l'ordre - ont convergé en fin de journée avec les marcheurs pour le climat partis de la place de la Nation.

La première question qui se pose est donc celle d'un possible grand rendez-vous social - à l'image des négociations de Grenelle convoquées par le premier ministre Georges Pompidou les 25 et 26 mai 1968 -  à l'approche des fêtes de fin d'année et alors que toutes les artères touristiques de la capitale sont désormais aveugles, offrant aux touristes des devantures fermées, et des vitrines brisées pour les (rares) enseignes ayant choisi de prendre le risque de demeurer ouvertes. Samedi vers 20h heures, plusieurs cafés Starbucks et restaurants rapides Mac Donalds étaient entièrement détruits sur les grands boulevards et près de la Gare Saint Lazare, sous les assauts de casseurs venus remplacer les manifestants en fin de journée. Les scènes de violence ont été samedi encore plus terribles dans des villes comme Saint Etienne ou Bordeaux, où des incendies ont dut être maitrisés en pleine ville. A Saint Etienne, des scènes de pillage ont transformé le centre-ville en champ de bataille. Et le risque est réel de voir celles-ci se propager dans d'autres métropoles alors que Paris n'a pas d'autre choix que de demeurer une forteresse. 

Annonces fortes obligatoires

La seconde question est celle de l'avenir personnel d'Emmanuel Macron. Comment le président français, resté silencieux depuis une semaine, peut-il répondre à cette montée de haine le concernant, alors que les «gilets jaunes» promettent une nouvelle journée d'action samedi prochain ? Difficile de se satisfaire des incidents plus maitrisés que durant la journée de chaos du 1er décembre, alors que les blessures de Paris sont évidentes, et que les touristes en visite dans la capitale semblent perdus dans une métropole en état de siège, devant des musées et des grands magasins fermés ? Le président français ne peut pas faire l'économie d'annonces fortes concernant sa pratique du pouvoir, et sans doute la composition de son gouvernement. Ces jours-ci, plusieurs maires conviés à l'Elysée disent avoir fait savoir au Chef de l'Etat français l'ampleur de la colère portée contre lui par leurs administrés, autour de mesures symboliques sans cesse citées, comme la fiscalité accrue sur les retraites ou la suppression partielle de l'impôt sur la fortune. Avec une interrogation redoutable entendue sans cesse au fil de nos entretiens avec les protestataires ? Qui pour lui succéder en 2022, ou avant s'il devait renoncer avant la fin de son quinquennat ? 

Faute d'une issue et d'une sorte de «cessez-le-feu» accepté par les «gilets jaunes», la fin 2018 ressemblerait à une descente aux enfers pour la France dont l'image internationale avait considérablement bénéficié de l'image moderne d'Emmanuel Macron, après son élection en mai 2017. Impossible en effet de maintenir 89 000 policiers, dont près de 10 000 à Paris, mobilisés ainsi en permanence à travers la France. Impossible de plonger le secteur commerçant dans un tunnel sans fin si les fêtes de Noël riment avec consommation zéro. Aucune barricade érigée par les manifestants n'a pu tenir longtemps samedi dans Paris. Aprés l'acte IV de la mobilisation des «gilets jaunes», l'étau dans lequel Emmanuel Macron et le pouvoir exécutif se retrouvent coincés ne pourra se desserrer qu'avec des décisions majeures, immédiatement mises en oeuvre. 

Retrouvez ici le récit de notre correspondant samedi à la tombée de la nuit samedi.

Deux visages des manifestations parisiennes. Deux réalités qui, cette nuit, peuvent transformer plusieurs villes françaises en poudrières. D'un coté, la place de la République où s'achève, à la tombée de la nuit, la marche pour le climat remplie de «gilets jaunes» plutôt débonnaires, venus réclamer la «convergence des luttes sociales et écologiques». Leurs pancartes, brandies à bout de bras, réclament au choix l'augmentation immédiate de 30% du salaire minimum, la promotion des régimes vegan et la mobilisation internationale contre le dérèglement climatique, tandis qu'une banderole «Rendez l'argent» flotte sur la célèbre statue. De l'autre, à une heure de marche au milieu d'un cortège ininterrompu de protestataires et de barrages policiers, des scènes de pillage autour de la gare Saint-Lazare. Des groupes de jeunes y défoncent la devanture d'un Starbucks avec le pilier d'un abribus démonté. La façade d'un McDonald's est dépecée et quelques sièges ont été jetés sur le bitume pour constituer une barricade. Le boulevard Poissonnière pue le plastique brulé. Premiers tirs de gaz lacrymogènes. Plus tard dans la soirée, retour à la République noyée à son tour sous les lacrymogènes. La place si symbolique est évacuée manu militari. Pas question, pour les forces de l'ordre déployées en masse depuis l'aube, de laisser s'installer une nuit de violences urbaines. 

Violences à Bordeaux

Les chiffres disent pour l'heure la violence maitrisée. 125 000 manifestants recensés dans toute la France selon le ministère de l'intérieur. Plus de 60 personnes blessées à travers la France. Près de 1400 interpellations dans le pays. 975 gardes à vues à 18 heures. Des heurts à peu près partout. Des violences inédites à Bordeaux et Toulouse. Une journée de protestation contenue grâce à l'impressionnant dispositif de sécurité. Pas moins de 89 000 membres des forces de l'ordre mobilisés en France pour cette journée, dont 8000 à Paris.  A Bordeaux, lors d'affrontements violents, un homme jeune a été touché à la main, apparemment arrachée par une grenade. D'autres personnes ont été blessées.

Lire aussi: Sauver le macronisme

A Paris, les Champs Elysées n'ont pas été de nouveau le théâtre de scènes de pillages. Mais partout vers 20 heures, les «gilets jaunes» continuaient d'assiéger l'avenue. Fragile équilibre. La violence est en embuscade dans tous les interstices du quadrillage mis en place par les forces de l'ordre. Sur les Grands boulevards, à hauteur du cinéma Le Grand Rex, une simili-barricade de pneus et de poubelles renversés barre l'artère. On se retourne.  Autour de nous, les gilets jaunes à l'allure joviale et sympathiques semblent avoir disparu avec la tombée de la nuit. Les masques noirs ont remplacé les écharpes pour masquer les visages et se protéger des gaz. Les coups de pieds résonnent dans les vitrines restées ouvertes. Sur la place de la République laissée derrière nous, le slogan «La ZAD est partout» fait remonter à la surface les plus mauvais souvenirs des fameuses «zones à défendre».

Des manifestants venus pour en découdre

Les protestataires de l'ultra-gauche, qui ont passé la journée dehors à réclamer hausse de salaires et démission d'Emmanuel Macron, laissent peu à peu la place à d'autres types de manifestants, venus aussi pour en découdre. Eux parlent de revenir samedi prochain, de ne rien lâcher. Ils égrènent le montant des «insupportables» factures à payer. Tous disent gagner entre 1 200 et 1 700 euros par mois. Puis le mot «révolution», entonné avec ferveur par ces jeunes désireux de faire entendre leur cri contre les inégalités croissantes, n'a soudain plus le même goût. D'une rue à l'autre ou presque, la situation peut virer au chaos. «Le week-end dernier, la journée avait été violente dès le début raconte un trentenaire, vétéran «gilet jaune», originaire d'Alsace. Là, cela va bouger dans les heures qui viennent. C'est cette nuit que tout peut vaciller. Personne n'est contre nous. Même ceux qui en bavent à cause de nos blocages»

Lire aussi: Début des rassemblements de "gilets jaunes" et premiers heurts à Paris

Fabrice est un «gilet jaune» quinquagénaire descendu de Longwy, en Lorraine. Il est fonctionnaire territorial, payé 1800 euros par mois. Lui et quelques amis sont venus à Paris en voiture, de nuit, pour ce quatrième samedi de mobilisation consécutif. Il sait que quelques rues plus loin, la casse est à l'ordre du jour. Il reconnait les contradictions des Français qui veulent à la fois être davantage protégés et payer moins d'impôts. Le pouvoir d'achat est selon lui la clé. Son gilet affiche «30% de hausse du Smic» écrit en gros. Un autre «gilet jaune», en roller sur le boulevard Voltaire, à hauteur de la Place Léon Blum, distribue des tracts réclamant l'instauration immédiate d'un revenu universel «d'au moins 600 euros par mois».

«Ils ne pourront pas nous maitriser»

Les violences? Gilles, un des Lorrains rencontrés place de la République, les juge «nécessaires». Il se demande ouvertement «comment l'on peut vivre à Paris». Un autre manifestant provincial nous demande la direction des Champs Elysées. «On est en France. Sans violences, rien ne bouge. Tant que le pouvoir n'a pas peur, il n'écoute pas» dit-il. Comment en finir? «Dissoudre l'Assemblée ou faire démissionner Macron, je ne vois que ces deux options poursuit un gaillard harnaché, avec casque de moto sur la tête. Il parle du stage qu'il doit bientôt commencer, mais se dit ce samedi soir «en mode castagne»». Poursuite des manifestations ou pas? «Bien sûr que l'on va continuer. On n'a plus rien à perdre. On est des milliers dans Paris à ne rien vouloir lâcher. Ils ne pourront pas nous maitriser»

Le calcul des forces de l'ordre françaises était de tenir et d'empêcher la constitution de grands groupes de manifestants. Mais sur le terrain, la «fièvre jaune» est à son pic: les images des lycéens arrêtés en fin de semaine dernière sont sans cesse citées comme exemples des abus de pouvoir répétés de l'exécutif. Un groupe de manifestants se réunit, après une journée de heurts, dans une rue adjacente à la gare Saint-Lazare. Les téléphones portables crépitent. Chacun fait circuler photos et commentaires sur les réseaux sociaux. «Il vont multiplier les bavures. C'est obligé. On les tient». Le concert des sirènes est presque ininterrompu, à quelques dizaines de mètres des grands magasins fermés et barricadés derrière les planches que des groupes de jeunes tentent d'arracher.

Si la nuit s'enflamme et qu'une partie de la capitale française est de nouveau blessée, le gouvernement pourra difficilement prétendre pouvoir maitriser l'incendie face à des activistes qui, entre eux, se disent désormais «insurgés». Le réveil de Paris endolori, dimanche matin, dira l'aggravation ou non de cette «révolution» que beaucoup de Gilets Jaunes réclament ouvertement.

Publicité