La première ministre Elisabeth Borne a remis sa démission au président Emmanuel Macron, qui l’a refusée «afin que le gouvernement puisse demeurer à la tâche et agir en ces jours», a annoncé mardi matin l’Elysée. Le chef de l’Etat va mener «les consultations politiques nécessaires (…) afin d’identifier les solutions constructives envisageables au service des Français», a précisé la présidence, avant une série de rendez-vous avec les chefs de parti mardi et mercredi à l’Elysée, où la première ministre sera absente.

Il est de tradition après les élections législatives que le chef du gouvernement propose sa démission. Cette démarche revient à une nouvelle légitimation du premier ministre, aussitôt renommé à son poste par le président. Mardi, Emmanuel Macron a choisi à l’inverse de refuser cette démission rituelle, alors que se profile pour lui un tunnel d’obligations internationales (Conseil européen, G7, sommet de l’OTAN) à partir de jeudi. Selon le site Politico.eu, la décision d’Emmanuel Macron refléterait de fait moins sa confiance en Elisabeth Borne que sa volonté de temporiser.

Les oppositions dans l'attente

Manuel Bompard, un des grands noms de La France Insoumise, qui a fait son entrée à l’Assemblée nationale dans la circonscription de Jean-Luc Mélenchon, a immédiatement réagi auprès du Temps: «Ce gouvernement reste le fait du prince: pour l’instant, l’Assemblée ne lui a pas accordé sa confiance, on verra donc après le discours de politique générale», qui doit avoir lieu le 5 juillet prochain. «Tout ça est provisoire, je pense», souligne le député insoumis de Seine-Saint-Denis Eric Coquerel, réélu dimanche.

Episode 1/4 de notre série «Sur la route de l’Assemblée»: Manuel Bompard, le cerveau que Mélenchon confie à Marseille

A droite, Gilles Platret, un des vice-présidents de LR, a fait valoir sur BFMTV que «dans la logique institutionnelle, le président doit donner un signe du changement, et le premier signe qu’il donne c’est de refuser la démission de la première ministre qui symbolise l’échec aux élections législatives, (…) de ne pas tirer les conséquences. C’est tout de même un peu paradoxal.»

«Changer Elisabeth Borne pour mettre quelqu’un d’autre? C’est pas ça qui change quelque chose», a pour sa part estimé la députée RN Marine Le Pen devant la presse. Pour elle, «c’est l’état d’esprit de cette majorité extrêmement relative qui doit avoir des conséquences. Les Français doivent être entendus dans ce qu’ils ont dit et exprimé par leur vote (dimanche) et il (Emmanuel Macron) ne peut pas continuer la politique qu’il a menée car cette politique n’a pas recueilli la majorité absolue aux dernières élections législatives», a-t-elle insisté. «C’est un peu inquiétant. On a l’impression de revivre le quinquennat précédent, c’est-à-dire la verticalité, Jupiter, «je décide et les autres s’exécutent»», a jugé Philippe Ballard, fraîchement élu député RN, sur BFMTV.

Risques de blocages

Le président a lui repris l’initiative face aux risques de blocage de ses réformes à l’Assemblée, en invitant des responsables des partis politiques. Six d’entre eux seront reçus successivement mardi à l’Elysée: Christian Jacob (LR) ouvre la marche à 10h, avant Olivier Faure (PS) à 11h, François Bayrou (Modem) à 14h, Stanislas Guerini (LREM) à 15h, Marine Le Pen (RN) à 17h30 et Fabien Roussel (PCF) à 18h30, avant d’autres mercredi comme le chef d’Europe Ecologie Les Verts (EELV) Julien Bayou.

Chez LFI, Jean-Luc Mélenchon ne se déplacera pas. C’est le numéro deux Adrien Quatennens et la députée Mathilde Panot qui rencontreront le chef de l’Etat, a indiqué mardi matin le député LFI Eric Coquerel sur Franceinfo. Adrien Quatennens et plusieurs autres responsables de LFI ont d’ailleurs exigé la démission d’Elisabeth Borne. Le président par intérim du RN Jordan Bardella a également estimé qu’elle devait «rendre son tablier». Mathilde Panot a d’ores et déjà annoncé «une motion de censure» contre le gouvernement, en estimant que, contrairement au dernier quinquennat, «le Parlement ne sera pas composé que de Playmobil».

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«Du sol au plafond»

Avec 245 députés, les macronistes d’Ensemble! sont loin de la majorité absolue, fixée à 289 sièges sur 577. Ils devancent la Nupes, qui aura au moins 150 représentants dans l’hémicycle, selon un décompte actualisé effectué par l’AFP qui inclut les députés d’Outre-mer, mais sans préjuger du choix des dissidents socialistes et de plusieurs élus divers gauche. Viennent ensuite le Rassemblement national, qui réalise une percée historique (89 sièges), puis les Républicains (61).

Si personne dans la macronie ne met publiquement en cause la cheffe du gouvernement - et donc de la majorité -, de nombreux responsables politiques de LR, dont leur candidate à la présidentielle Valérie Pécresse, ont aussi appelé Emmanuel Macron à «tenir compte du résultat de ces élections» en changeant «de ligne politique, de Premier ministre et de gouvernement».

Manière d’imaginer un accord entre le parti de droite et La République en marche et ses alliés? «Nous sommes et nous resterons dans l’opposition: il n’y aura ni pacte ni coalition avec Emmanuel Macron», a encore répété lundi le patron des Républicains Christian Jacob dans une tentative d’autorité sur son parti, apparu divisé sur la question, à l’instar de Jean-François Copé. Un bureau politique de LR doit d’ailleurs être réuni mardi en fin d’après-midi.

Premier raté pour la Nupes

Resté silencieux depuis la gifle électorale de dimanche, Emmanuel Macron a déjeuné lundi avec Elisabeth Borne et les ténors d’Ensemble! Edouard Philippe et François Bayrou. Un remaniement est à l’ordre du jour puisque trois ministres doivent quitter le gouvernement après avoir été battues dimanche: Amélie de Montchalin à la Transition écologique, Brigitte Bourguignon à la Santé et Justine Benin à la Mer. A partir de là, «il y a ceux qui pensent qu’il faut tâtonner et rester dans une forme de statu quo gouvernemental, et ceux qui veulent tout changer du sol au plafond, notamment avec un nouveau Premier ministre», relève un familier de l’exécutif, selon qui «ça flotte beaucoup».

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Emmanuel Macron n’a que deux jours devant lui, avant un tunnel d’obligations internationales (Conseil européen, G7, sommet de l’Otan) à partir de jeudi. Il devrait apparaître à la Fête de la musique à l’Elysée mardi soir, mais aucune allocution politique n’est pour l’instant prévue.

En attendant, la Nupes a connu un premier raté: en proposant de bâtir un groupe parlementaire unique afin d’apparaître comme la première opposition à Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon a reçu une sèche fin de non-recevoir de la part de ses partenaires. «La gauche est plurielle, elle est représentée dans sa diversité à l’Assemblée nationale. Vouloir supprimer cette diversité est une erreur, et je m’y oppose», a déclaré la députée socialiste Valérie Rabault, présidente sortante du groupe PS, à l’unisson du PCF et d’EELV, chaque formation politique ayant vocation à avoir son propre groupe dans l’hémicycle.

Quitte à ce que la deuxième force au Palais Bourbon revienne au Rassemblement national. Marine Le Pen a d’ailleurs prévenu de sa détermination à «mettre en œuvre le blocage de toutes les réformes (…) nocives, au premier rang desquelles la retraite à 65 ans».