France 

Emmanuel Macron, le roman d'un président

Météore politique, Emmanuel Macron a parsemé son ascension éclair de références littéraires et philosophiques. Féru de lectures depuis son adolescence, le nouveau chef de l’Etat français s’installera dimanche à l’Elysée en président plus romanesque que jamais

Certains destins sont façonnés par un échec. Celui du nouveau président français a sans doute pris son envol ici, à l’ombre de cette place du Panthéon où il débarque en classe de terminale à la rentrée scolaire 1995, recommandé par celle qui deviendra sa femme et dont il avait suivi avec passion l’atelier de théâtre au Lycée La Providence d’Amiens: Brigitte Trogneux-Auzière.
Pour tout élève débarqué de province, passer son baccalauréat au Lycée parisien Henri-IV a valeur de tremplin. Les classes préparatoires littéraires de khâgne et hypokhâgne du prestigieux établissement forment un annuaire de futurs agrégés.

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L’itinéraire du jeune Macron, ce «petit génie» signalé à Brigitte Trogneux par sa fille Laurence – scolarisée dans la même classe – est alors programmé: deux années de «prépa», puis l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm, à deux pas de ce mausolée républicain marqué, en son fronton, de la fameuse devise: «Aux grands hommes, la patrie reconnaissante». Trente ans plus tôt, monté des Landes pour atterrir au Lycée Louis-le-Grand, Alain Juppé a réussi ce même parcours sans faute, pour intégrer ensuite l’Ecole nationale d’administration (ENA). Mais le «prodige» Macron échoue. A deux reprises, la qualité de ses écrits et ses versions latines ne lui permettent pas de réussir au concours de «Normale», ce Graal académique. Le rêve de sa grand-mère «Manette», ancienne institutrice qui lui inculqua l’amour de la lecture, restera inachevé…

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«La connaissance est le plus bel outil de la démocratie»

Emmanuel Macron et les livres. Plus qu’un choix, un mode de vie et une certaine façon d’appréhender la politique. Dernier meeting de campagne avant le second tour, en cet après-midi du 1er mai 2017 qui le voit, à une banlieue de distance, défier son adversaire Marine Le Pen. A La Villette, le candidat d’En marche! fait face à plus de vingt mille personnes. Son refrain présidentiel? «Nous devons respecter le savoir, la connaissance, les livres. La littérature est l’un des moteurs de notre bienveillance», lâche-t-il devant la foule, qui l’acclame en retour. Pendant ce temps, à Villepinte, la candidate FN éructe sur l’identité et promet à nouveau de revenir au franc.

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L’un vante l’écrit et la complexité. L’autre rêve de solutions simples. «En 1968, certains, dont Dany Cohn-Bendit qui me soutient aujourd’hui, mirent en cause Paul Ricœur qui enseignait à l’Université de Nanterre, risque Emmanuel Macron, tout sourire devant ses électeurs. Or ce dernier leur répondit d’une phrase: je ne mérite pas votre respect parce que je suis le plus âgé, mais simplement parce que j’ai lu plus de livres. Parce que la connaissance est le plus bel outil de la démocratie.»

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Disciple de Paul Ricœur

S’il fallait un fil rouge pour décoder la pensée du nouveau chef de l’Etat français qui s’installera ce dimanche à l’Elysée, la revue Esprit pourrait en faire office. A la fin des années 1990, une fois digéré son échec à «Normale» et tandis qu’il patiente sur les bancs de Sciences Po avant de préparer l’ENA, Emmanuel Macron planche sur le théoricien du pouvoir par excellence: Machiavel. Pour sa maîtrise de philosophie, l’étudiant s’est rapproché de Paul Ricœur, le philosophe alors octogénaire, dont il deviendra vite le disciple et l’une des «petites mains». Fait important: Ricœur le protestant est un habitué du comité de rédaction d’Esprit, revue fondée en 1932 par l’intellectuel catholique personnaliste Emmanuel Mounier. C’est à Esprit que Paul Ricœur livre, en août 2000, un dossier sur «l’histoire et la mémoire» que son étudiant prodige a contribué à rédiger. Le choix est éloquent.

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L’accent est mis, déjà, sur l’importance des hommes, capables de s’imposer aux circonstances. Le déterminisme marxiste de la lutte des classes est rejeté. Le fantôme de Jean-Paul Sartre, qui lui aussi fut un élève d’Henri-IV, semble définitivement évanoui. «Bien que formé par les jésuites d’Amiens, Emmanuel a une approche très protestante de la philosophie et de la vie, juge un de ses anciens condisciples de l’ENA, promotion Léopold Sédar Senghor. Il croit au travail et à la réussite. Ses personnages fétiches de la littérature ne sont pas des perdants, mais des hommes fiers, capables de servir de modèles.»

Du François Mitterrand dans Emmanuel Macron

Retour aux soirées amiénoises, dans ces années 1980 durant lesquelles Manette, sa grand-mère vénérée, le retrouve tous les soirs à la sortie de l’école. Décédée en avril 2013, Germaine Noguès, dite Manette, est née dans une famille modeste des Pyrénées. Devenue enseignante, l’intéressée a traversé la France pour s’établir d’abord dans la Nièvre, puis en Picardie. Son panthéon littéraire est populaire et provincial. Sa France est celle de Jean Giono. Ses références morales sont celles de la province version François Mauriac. Intrigant parallèle. Il y a du François Mitterrand dans Emmanuel Macron. Au premier, le goût de la province racontée avant-guerre par Jacques Chardonne et les amours parisiennes ambiguës de Drieu La Rochelle. Au second, les lectures de Manette qui, écrit-il dans son livre Révolution (Ed. XO) lui donne «Gide et Cocteau pour compagnons irremplaçables». Son époque a glissé sur le nouveau locataire de l’Elysée.

En 1996, l’édition française est submergée par le succès de L’horreur économique de Viviane Forrester. Michel Houellebecq s’apprête à publier Les particules élémentaires. Mais l’étudiant Macron, lui, reste insensible. Il prépare «Normale» en relisant Jean Giraudoux et répète, au Cours Florent, Les jeux de l’amour et du hasard de Marivaux. Si jeune. Si vieux. Ce président qui aime les livres et ses classiques a compris qu’ils permettent de séduire.

Les médias trop fugaces à ses yeux

Séquence «différence». François Hollande, qui le prit sous son aile comme conseiller, a toujours adoré les «gazettes». Dès son arrivée à l’Elysée, en 2012, l’ancien premier secrétaire du Parti socialiste commença par s’assurer que son numéro de portable demeurerait inchangé, pour que ses échotiers préférés puissent continuer à l’abreuver d’infos et de potins. Hollande adore Le Monde et s’est souvent amusé – tout comme son prédécesseur Nicolas Sarkozy – à régler ses comptes politiques par Canard enchaîné interposé.

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On connaît le résultat. Médias et éditorialistes politiques ont enterré ce président «normal» qui croyait les convaincre au lieu de les impressionner. Or Macron n’est pas de cette race-là. La presse est, à ses yeux, bien trop fugace. Il pense, comme le disait de Gaulle, que les «journalistes ont l’esprit d’anecdote». Le nouveau chef de l’Etat – il le répète souvent au point de faire rire ses collaborateurs – a besoin, bien au-delà d’un article, de «dérouler sa pensée».

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Instrument de conquête

Rien d’étonnant d’ailleurs. Dans son essai sur la séduction à la française, l’ex-correspondante du New York Times à Paris Elaine Sciolino explique bien comment, au pays de Molière et de Cyrano, le verbe sert à charmer. Les lettres, un instrument de conquête. «Macron est l’archétype du politique qui puise ses rapports de force dans la littérature. Il cale certains de ses comportements sur les personnages qu’il a côtoyés dès son enfance», expliquait-elle à France Inter. Lyon, encore, en ce début février 2017, alors que Marine Le Pen tient à quelques stations de métro ses «assises présidentielles». On s’attend à une charge.

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Mais le candidat cite d’abord René Char: «Je tenais à ces êtres par mille fils confiants dont pas un ne devait se rompre. J’ai aimé farouchement mes semblables cette journée-là, bien au-delà du sacrifice.» L’écrivain Erik Orsenna, au premier rang, est interloqué. Il traduit pour nous: «Ce qu’il a voulu dire est simple: mes racines sont de toute façon plus solides que les siennes.»

«Les livres comme une toile pour y peindre sa vie»

A qui comparer le futur président Macron? A Mitterrand, dont la photo officielle, prise dans la bibliothèque de l’Elysée avec un livre ouvert, résumait la posture de président des lettres. A Georges Pompidou, normalien puis banquier chez… Rothschild, et auteur d’une mémorable anthologie de la poésie française. «Je pencherais plutôt pour Giscard. Il utilise les livres comme une toile pour y peindre sa vie», se risque un membre de son entourage, désireux de rester anonyme en ces temps compliqués de passation de pouvoir. Jacques Attali, qui fut le sherpa du sphinx socialiste avant de le trahir bien plus tard dans ses deux tomes de Verbatim écrits sans l’autorisation mitterrandienne, décline: «Proclamer son amour des livres à notre époque dominée par l’Internet est un acte de résistance. Presque de rébellion. Giscard n’était pas un rebelle.»

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Le parallèle est en tout cas intéressant. Le président socialiste élu en 1981 était pamphlétaire, auteur du Coup d’Etat permanent contre la Ve République du général de Gaulle, mais aussi chroniqueur à la plume ciselée, comme dans La paille et le grain, ses chroniques assassines rédigées entre 1971 et sa défaite face à Giscard à 400 000 voix près en 1974. Emmanuel Macron s’est jusque-là montré nettement moins affûté. Son livre Révolution, dont la quatrième de couverture est ornée de sa photo, n’a pas de hauteur littéraire. Il y aligne des poncifs, tuant le tranchant de son propos par sa volonté affichée de «l’esprit de bienveillance» que les candidats d’En marche! à la députation sont aujourd’hui priés de colporter. Romanesque défi et avis au nouveau locataire de l’Elysée: Valéry Giscard d’Estaing, ce réformateur à la plume bien moins inspirée que son successeur, fut aussi battu dans les urnes parce qu’il ne sut pas façonner sa légende…


Profil

21 décembre 1977: Naissance à Amiens

1994: Lauréat du concours général de Français

1995: Baccalauréat au lycée parisien Henri IV, où Georges Pompidou fut professeur

1997-1998: Echoue par deux fois au concours d’entrée de l’Ecole Normale Supérieure (ENS)

1999-2001: Etudiant à Sciences Po Paris, assistant du philosophe Paul Ricoeur

2004: Diplomé de l’ENA, promotion Léopold Sédar Senghor, intègre l’Inspection des finances

2007: Rapporteur adjoint de la Commission sur l’économie Française présidée par Jacques Attali. Rencontre avec Erik Orsenna

Mai 2012: Nommé secrétaire général adjoint de l’Elysée par François Hollande

Novembre 2016: Candidat à la présidence de la République

7 Mai 2017: Elu Chef de l’Etat à 39 ans. Plus jeune président de l’histoire de France.

14 mai 2017: Investiture officielle à l’Elysée.

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