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Emmanuel Macron en déplacement à Sarcelles, au nord de Paris, le 27 avril 2017.
© AFP/Martin Bureau

France

«Emmanuel Macron est un candidat jugé trop beau, trop jeune, trop gâté»

La journaliste Christine Clerc a suivi les présidents de la République française tout au long de sa carrière. Elle analyse pour «Le Temps» la stratégie adoptée par Emmanuel Macron dans le sprint final

Le fondateur du mouvement En marche! peut-il faire naufrage? La bataille médiatique à l’usine Whirlpool d’Amiens a montré que le combat sera rude face à Marine Le Pen. La journaliste Christine Clerc analyse la stratégie de communication adoptée par le candidat centriste. Pendant plus de trente ans, l’auteure du livre «J’ai vu cinq présidents faire naufrage» a observé le microcosme politique français.

Le Temps: Il y a trois ans, Emmanuel Macron était inconnu des Français. Quel regard portez-vous sur son ascension fulgurante?

Christine Clerc: Emmanuel Macron suscite beaucoup de curiosité et d’admiration, car c’est un parcours vraiment étonnant. En moins d’un an, il a eu le courage de démissionner du gouvernement et de créer un mouvement sous les railleries. Pour reprendre l’expression de François Mitterrand, je crois qu’il a vraiment un «noyau de béton», ce qui ne l’empêche pas d’avoir des fragilités. Cette force intérieure permet de surmonter les difficultés et de rebondir. Il est le symbole d’un peuple qui a besoin d’espoir et de fraîcheur. Le contexte a aussi son importance. Il est arrivé à un moment où les deux partis traditionnels étaient en train d’éclater.

– Une véritable bataille médiatique s’est déroulée à Amiens entre les deux finalistes. Que pensez-vous de cet épisode de la campagne du second tour?

– La fermeture de l’usine Whirlpool est un drame, ce n’est pas une «anecdote», comme l’a dit Jacques Attali. La situation est un résumé des difficultés de la France d’aujourd’hui. C’est un vrai problème lié à la mondialisation et au fait qu’il n’y ait pas d’harmonisation fiscale et sociale en Europe. On a beaucoup raillé les candidats mais ils se doivent d’aller dans des endroits symboliques. Bien sûr, il y a aussi beaucoup de cinéma autour de ces déplacements mais c’est la loi d’une campagne électorale très médiatisée. En faisant une visite surprise à Amiens, Marine Le Pen a fait un coup. On assiste à un combat de catch, et cela fait partie du jeu.

– Emmanuel Macron en est-il sorti gagnant?

– Il a été courageux. Il nous avait habitués à quelques gesticulations inutiles, mais cette fois il s’est plongé dans la foule et c’est ce qu’on attend d’un candidat. Il vaut mieux affronter les sifflets et s’expliquer, plutôt que de fuir.

– Après avoir parlé à la France qui bouge, Emmanuel Macron peut-il désormais convaincre la France qui gronde?

– Emmanuel Macron parle plutôt à la France mondialisée et aisée. Mais dans ses meetings, il y a aussi énormément de jeunes qui ne sont pas issus de la bourgeoisie et des grandes villes. Quand on s’intéresse à son électorat, on se rend compte qu’il parle également à cette France en colère, notamment aux jeunes qui espèrent s’en tirer. Il éveille un espoir. Mais c’est évident qu’il ne connaît pas grand-chose de la France profonde. Il va apprendre.

– Quelle stratégie doit-il adopter pour battre Marine Le Pen?

– Pour affronter l’extrême droite, il est indispensable de s’attarder sur les problèmes de fond, d’insister sur le fait que la politique de Marine Le Pen ne résoudra pas les difficultés rencontrées par les salariés de Whirlpool, par exemple. Face à des pêcheurs ou agriculteurs en souffrance, il ose dire que leur situation s’aggraverait si elle était au pouvoir. Ce n’est pas forcément un discours d’empathie, et quelques fois il manque un peu de cœur. Cela est dû à un manque d’expérience, il faut avoir ressenti presque charnellement ce que vivent les gens. Emmanuel Macron n’a pas un ami dans chaque village comme Jacques Chirac ou François Mitterrand. En attaquant la candidate d’extrême droite, le risque est aussi d’humilier les populations défavorisées. C’est un peuple qu’on a appelé les «sans-dents» ou les illettrés. Et on ne peut pas dire que les partis traditionnels aient trouvé des solutions pour ces personnes.

– Emmanuel Macron est parfois présenté comme une personne arrogante. Est-ce que cette image peut le pénaliser?

– Bien sûr, elle le pénalise d’autant plus que ses adversaires jouent là-dessus. Une certaine droite filloniste a notamment axé ses attaques sur cet aspect, y compris en invoquant la banque Rothschild, dans laquelle il a travaillé. C’est tristement comique, car Georges Pompidou avait passé quatre ans dans cet établissement. Emmanuel Macron est un candidat jugé trop beau, trop jeune, trop gâté, mais en même temps il est le désir d’un peuple déclinant. Cela prouve que la France a encore un avenir. C’est ce qui manque d’ailleurs au discours de Marine Le Pen. Elle n’affiche pas beaucoup de fierté et de générosité. Il ne suffit pas d’invoquer sans arrêt Jeanne d’Arc et la grandeur de la France, il faut aussi dire aux gens qu’ils sont grands.

– Il a fêté sa victoire au premier tour à la brasserie La Rotonde. Un choix qui a fait polémique. Etait-ce une erreur de communication?

– On peut comprendre qu’il soit joyeux, il arrive devant Marine Le Pen et on ne peut pas nier que c’est une victoire. Mais ce dîner à La Rotonde est peut-être une erreur de communication. Cette brasserie est moins chère que le Fouquet’s, mais pour la France d’en bas ça reste un monde de privilégiés. Les signes extérieurs de richesse ne sont plus supportés, car les inégalités ont explosé.

– S’est-il vu président trop tôt?

– Dans une campagne, c’est normal qu’il y ait des moments de griserie. La rencontre avec la foule représente une forme d’orgasme amoureux, et c’est pour cela qu’on fait de la politique. Il doit rester prudent. A la moindre déception, le sentiment amoureux peut vite se tourner en haine. Pour l’instant, son image sature l’espace médiatique. Mais Emmanuel Macron est un calculateur rationnel, et il l’a prouvé. A moins d’un accident ou d’un mauvais mot, il me semble impossible que le Front national remporte cette élection.

Lire aussi: La dérangeante ambiguïté d’Emmanuel Macron

 


L’abstention, bourreau du second tour

L’appel à barrer la route à Marine Le Pen sera-t-il entendu par les électeurs français? Ou s’achemine-t-on vers une abstention protestataire?

Le second tour du 7 mai ne sera pas seulement un duel entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron. «Le fait que les votes blancs sont désormais comptabilisés, plus la tentation de ne pas aller voter pour exprimer son mécontentement, décideront tout autant du résultat final», juge le politologue Dominique Reynié, de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol). Une analyse «moulinée» par les QG des candidats, à dix jours du vote: «Le scénario cauchemar est celui de l’abstention refuge qui verrait les indécis bouder les bureaux de vote», confirme un conseiller d’Emmanuel Macron. Lequel a dévoilé jeudi sa nouvelle affiche et son nouveau slogan: «Ensemble la France!».

22,23% des 47 millions d’électeurs français inscrits n’ont pas voté le 23 avril, soit un peu plus qu’au premier tour de 2012 (20,5%). Les deux pires taux d’abstention à une présidentielle française ont été ceux du premier tour de 2002 (28,4%, ce qui avait permis à Jean-Marie Le Pen de devancer de peu Lionel Jospin) et ceux du second tour de 1969 (31% des électeurs avaient boudé le duel Pompidou-Poher, remporté par le premier). Qu’en déduire? «Rien, parce que cette élection est radicalement différente, poursuit Dominique Reynié. Nous ne sommes pas du tout, en 2017, face à une désaffection des Français pour la politique ou pour l’enjeu présidentiel. Le succès des primaires et la mobilisation du 23 avril l’ont montré. Le 7 mai, l’abstention exprimera avant tout un refus: celui de voter pour Emmanuel Macron contre Marine Le Pen. Les abstentionnistes se recruteront en priorité parmi ceux qui refusent «le front républicain anti-FN.»

Gauche divisée

Beaucoup d’experts se reportent sur le vote des Français lors des élections régionales de décembre 2015. Avec 28% des voix au niveau national, le FN a alors atteint son record (6 millions de voix), battu depuis par Marine Le Pen le 23 avril (7,7 millions de voix). Or l’extrême droite, en tête dans six régions, n’en a finalement emporté aucune en raison de la forte mobilisation. 58,46% se sont déplacés au second tour contre 49,91% au premier, soit un bond de près de dix points (4 millions d’électeurs en plus). «La force motrice du vote a alors été la gauche, pour faire barrage au FN, explique un analyste de l’institut Ipsos. Mais aujourd’hui, cette gauche est divisée.»

Pour Emmanuel Macron, l’obstacle principal est en effet le délitement du PS et la désagrégation de la majorité socialiste du quinquennat sortant. «L’abstention aura deux moteurs: la frustration de la gauche face à son programme social libéral, et la colère de la droite qui le considère comme l’héritier de Hollande», juge le politologue Jérôme Jaffré dans une étude de la Fondapol. Une étude qui conclut toutefois à la quasi-certitude d’une défaite de Marine Le Pen au second tour… (Richard Werly, Paris)

Retrouvez notre dossier consacré à l’élection présidentielle française.

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