France

Pour Emmanuel Todd, Charlie Hebdo révèle deux France opposées, «laïque et catholique zombie»

Les manifestations qui ont suivi les attentats djihadistes de Paris étaient-elles aussi débonnaires que supposé sur le moment? L’historien et démographe Emmanuel Todd le conteste dans un ouvrage dérangeant

Derrière Charlie

Les manifestations qui ont suivi les attentats djihadistes de Paris étaient-elles aussi débonnaires que supposésur le moment? L’historien et démographe Emmanuel Todd le conteste dans un livre dérangeant

«Je suis Charlie», disait le slogan des grandes manifestations organisées le 11 janvier dernier à travers la France. Une réaction spectaculaire à la série d’attentats djihadistes qui avait fait 17 morts les jours précédents en région parisienne, notamment dans la rédaction du journal satirique Charlie Hebdo et dans un supermarché casher de la porte de Vincennes. Mais qui est ce Charlie? Plus précisément, correspond-il à l’image débonnaire qui lui a été donnée? C’est à cette question que le démographe et historien Emmanuel Todd tente de répondre dans un essai dérangeant qui paraît ce jeudi*.

L’ouvrage rompt avec l’esprit de communion qui a régné en France lors des manifestations. Peu porté sur le suivisme, l’auteur se montre d’emblée très critique envers ces rassemblements, qu’il qualifie d’«accès d’hystérie». Avant de dénoncer le «flash totalitaire» qui a saisi son pays durant quelques jours, lorsque des enfants de 8 ou 9 ans étaient traînés devant la police pour avoir émis des propos jugés non compatibles avec le discours officiel.

Qui a participé le 11 janvier?

L’auteur ne s’efforce pas seulement de contrer la propagande. En tant qu’anthropologue, il tâche également de se projeter au-delà des apparences et des déclarations des participants, à la recherche de ressorts cachés. Dans ce but, il pose une question toute simple. Qui? Qui a participé le 11 janvier à ces immenses manifestations censées rassembler la France entière? La conclusion à laquelle est parvenu Emmanuel Todd est que toute la France, justement, n’était pas là. Les millions de personnes qui ont manifesté – un chiffre énorme en soi – ne constituaient pas un échantillon représentatif de la population. Dans le lot, certaines catégories sociales étaient largement plus représentées que d’autres.

Lesquelles? Les «classes moyennes supérieures», d’abord, qui ont réussi à entraîner derrière elles «les couches intermédiaires de la société française», indique le démographe. A l’inverse, les ouvriers des provinces, ainsi que les jeunes des banlieues, musulmans ou non, étaient beaucoup moins présents. Les villes de forte imprégnation catholique, telles Lyon, Strasbourg ou Nantes, ont ensuite réagi nettement plus que la moyenne, alors que celles de tradition laïque, Paris, Marseille ou Bordeaux, ont connu un taux global de participation près de deux fois moins élevé.

Des motivations profondes et non déclarées

Ces données sont intéressantes parce qu’elles éclairent certaines motivations profondes et non déclarées des manifestants, assure Emmanuel Todd. Ce qu’elles indiquent à ses yeux? Qu’avec leurs forts contingents de classes moyennes, décrites comme «fondamentalement égoïstes, autistes et d’humeur répressive», les ma­nifestations n’ont sans doute pas exprimé que l’amour du pluriculturalisme et de la liberté d’expression. Un même sentiment se dégage devant la surreprésentation des régions de vieille tradition catholique, connues pour s’être rangées plus souvent du côté de l’autoritarisme que les contrées de tradition laïque.

Ces régions aux fortes attaches catholiques intéressent particulièrement Emmanuel Todd parce qu’elles auraient pris l’ascendant idéologique en France. Si elles ont été frappées à leur tour de déchristianisation massive, elles ont connu cette évolution beaucoup plus récemment que les autres et resteraient très attachées à certaines de leurs valeurs traditionnelles. Elles présenteraient par exemple un fort penchant à l’autoritarisme, enraciné dans leurs vieilles structures familiales inégalitaires. Bref, sous l’écume de quelques changements, elles resteraient fidèles à ce que le démographe appelle, avec son goût habituel des formules chocs, un «catholicisme zombie». Mort mais toujours actif.

Déchristianisation des régions

L’affaire est sérieuse, avertit Emmanuel Todd. La déchristianisation des régions traditionnellement catholiques favorise, comme tous les effondrements religieux, un «déséquilibre psychique de transition». Ce qui signifie que la disparition d’un encadrement métaphysique au sein d’une population produit, presque mécaniquement, «l’émergence d’une idéologie de substitution, variable quant à ses valeurs mais le plus souvent physiquement violente».

Le risque de dérapage, ou d’explosion, serait d’autant plus grave que le camp d’en face a été également déstabilisé. Les populations laïques françaises souffriraient pour leur part de l’effacement de leur ennemi héréditaire catholique, dont la présence structurait leur vision du monde.

Les deux France, laïque et «catholique zombie», éprouvent le vide et les deux ont inconsciemment hâte de le remplir, poursuit le démographe. Par quoi? Les peuples européens qui sont passés par là ont fréquemment répondu à leur crise identitaire par des poussées de nationalisme et de xénophobie. Ce qui laisse penser que l’Hexagone pourrait les imiter, ou plus exactement qu’elle a commencé à les imiter. Cette tentation du repli, qui explique sans doute partiellement le succès du Front national, pourrait être d’ores et déjà à l’œuvre dans d’autres mouvements.

La part respectable du nationalisme

Le nationalisme a sa part respectable: le développement d’un sentiment d’appartenance, qui encourage en principe la solidarité au sein du groupe. Mais il compte aussi une face obscure: il tend à exacerber les différences et à décréter autrui inassimilable, quand il ne le transforme pas purement et simplement en ennemi. C’est ce «besoin de détester» qu’Emmanuel Todd craint de distinguer derrière le 11 janvier. Notamment derrière le mépris affiché envers la sensibilité de nombreux musulmans.

«Charlie […] fonctionne sur deux modes, l’un conscient et positif, libéral et égalitaire, républicain, l’autre inconscient et négatif, autoritaire et inégalitaire, qui domine et exclut, écrit l’historien. […] L’identification au journal satirique Charlie Hebdo révèle, quant à elle, la puissante dimension de rejet de la motivation manifestante. La République qu’il s’agissait de refonder mettait au centre de ses valeurs le droit au blasphème, avec pour point d’application immédiat le devoir de blasphémer sur le personnage emblématique d’une religion minoritaire, portée par un groupe défavorisé.»

La France glisse vers un «inégalitarisme explicite», un état où l’inégalité des citoyens est non seulement admise mais revendiquée, déplore Emmanuel Todd. Il en distingue un signe supplémentaire dans le traitement qui a été réservé aux victimes juives des tueries de janvier. Ces morts-là ont causé moins de protestations que celles de Charlie Hebdo, alors qu’elles pouvaient être considérées comme plus scandaleuses, explique l’historien. «Il est clair qu’assassiner des enfants, ou des hommes, simplement parce qu’ils sont juifs est plus ignoble encore que de massacrer une rédaction engagée dans un combat.»

Emmanuel Todd sonne l’alarme. «Le racisme, lorsqu’il s’empare des consciences, ne s’arrête jamais à telle ou telle catégorie», rappelle-t-il. Avant d’asséner que la «néo-République» en train d’émerger «exige de certains citoyens un degré intolérable de renonciation à ce qu’ils sont». En cela, conclut-il, elle s’avère plus proche «de Vichy […] que de la IIIe République».

Une telle dérive paraît d’autant plus inquiétante à Emmanuel Todd qu’elle émane des classes moyennes. Or, cette tranche de la société est à l’origine de tous les basculements révolutionnaires de ces derniers siècles, à gauche comme à droite. L’adhésion grandissante des milieux populaires au Front national lui semble représenter à ce titre un danger moins sérieux.

Volée de critiques

L’ouvrage d’Emmanuel Todd a eu droit ces derniers jours à une volée de critiques. Certains lecteurs ont été scandalisés par l’assimilation des manifestations du 11 janvier à une dérive autoritaire à dimension xénophobe. D’autres ont salué la force décapante de l’ouvrage tout en dénonçant certains de ses travers. L’auteur confond la majorité des manifestants et certains commentateurs aux propos discutables, conteste par exemple un ancien directeur de l’Institut français d’études démographiques, François Héran. Il a le tort de sous-estimer le changement, en interprétant le présent à travers des paramètres considérés comme intangibles, ajoute le géographe Jacques Lévy, de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne.

L’analyse d’Emmanuel Todd constitue à ce stade une simple hypothèse. Mais elle repose sur des indices suffisamment troublants et trace des perspectives trop effrayantes pour ne pas mériter une place «quelque part dans nos esprits». On est tenté de tenir à son sujet le jugement que le philosophe Blaise Pascal proposait à propos de Dieu. Son existence n’est pas prouvée. Mais l’homme n’a pas grand-chose à perdre et il a beaucoup à gagner à la prendre au sérieux.

* «Qui est Charlie? Sociologie d’une crise religieuse», d’Emmanuel Todd, Ed. du Seuil, 2015, 243 pages.

«Charlie fonctionne sur deux modes, l’un conscient et positif, libéral et égalitaire, l’autre inconscient et négatif, autoritaire et inégalitaire»

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