Essai

Emmanuel Todd: «Presque tous les Français sont aujourd’hui engagés dans une lutte de classes»

Emmanuel Todd aime jeter des pavés dans la mare intellectuelle française. Le dernier ouvrage de ce démographe engagé, «Les Luttes de classes en France au XXIe siècle», dénonce l’appauvrissement généralisé d’une grande partie de la population, contrainte d’entrer en lutte sociale. Avec deux grands responsables, selon lui: l’euro et Emmanuel Macron

Il nous l’a dit plusieurs fois: même s’il dresse dans son livre un bilan cataclysmique de la société française, broyée selon lui par les inégalités et l’appauvrissement généralisé, Emmanuel Todd ne veut pas être rangé dans la catégorie des «catastrophistes». «Ecrivez bien que je ne cherche ni à semer la panique ni à désigner des coupables. Je brosse juste un tableau engagé de la France, car elle m’inquiète. Nous ne sommes pas face à un pays-archipel mais face à un pays qui s’affaisse, et face à un peuple qui n’a plus que la lutte comme horizon de résistance», répète celui qui, en 2016, avait signé Qui est Charlie?, un autre essai en forme de miroir des plaies sociales françaises. Sa thèse peut être contestée. Son hostilité de toujours envers la monnaie unique et ses critiques véhémentes de l’Allemagne méritent évidemment débat. Mais dans une France inquiète, son diagnostic résonne. Entretien alarmé.

Le Temps: Vous êtes démographe. Votre travail s’est longtemps basé sur des statistiques et des chiffres. Consacrer un essai aux «Luttes de classes en France au XXIe siècle», c’est aller beaucoup plus loin. Vous êtes un observateur plus engagé que jamais?

Emmanuel Todd: J’ai toujours alterné des essais sur les structures familiales et leur évolution, qui sont ma spécialité, et des livres d’analyse plus large, en particulier sur la décomposition des empires soviétique et américain. En fait, je suis un historien-démographe. Dans le cas de mon précédent livre, Qui est Charlie?, je voulais comprendre le moment de basculement intervenu après l’attentat du 7 janvier 2015 contre Charlie Hebdo, et j’ai vu apparaître sur les cartes cette France des «catholiques-zombies», pivot du basculement de la France dans l’incroyance généralisée, avec tout ce que cela pose comme problèmes d’équilibre psychologique et politique. Cet ouvrage-là répond à une autre interrogation: pourquoi tant de luttes sociales en France? Pourquoi cette colère qui n’en finit pas? Est-ce juste le résultat de l’accroissement des inégalités et d’un pays qui devient un «archipel» comme l’a écrit le politologue Jérôme Fourquet? Sommes-nous face à une France fracturée ou à un pays qui, tout entier, souffre et proteste?

Et que répondez-vous à cette question?

Que les luttes sociales prolifèrent en France parce qu’une partie de plus en plus grande de la population est confrontée au même appauvrissement, au même sentiment de déclin. Les stratifications sociales d’hier ne fonctionnent plus. La petite bourgeoisie est naufragée. Le revenu baisse pour tout le monde, sauf pour les 1% les plus riches. Regardez les cadres, interrogez-les: ils se sentent eux aussi fragilisés. Prenez les enseignants, cœur de la classe intellectuelle. Ces deux catégories avaient autrefois une fausse conscience de privilégiés. Ils pensaient être protégés de la détérioration des conditions de vie et de travail. Or ce n’est plus le cas. Le projet actuel de réforme des retraites en faveur d’un système universel à points est à cet égard emblématique. Il va niveler toutes les catégories. Il confirme et conforte un ajustement futur à la baisse pour tous. La seule réponse possible? Lutter. Descendre dans la rue. Pas au nom de «sa» classe sociale, mais pour se défendre collectivement contre ce délitement.

Votre livre dresse un constat douloureux: ces luttes de classes généralisées forment un lit idéal pour les populismes…

On m’a reproché d’utiliser le terme «fascistoïde» pour décrire le climat actuel et la volonté de ce gouvernement de mettre au pas la société. Mais je le maintiens. Je ne désigne pas un coupable. Je constate que la violence s’installe dans la société française et qu’Emmanuel Macron, après l’épisode des «gilets jaunes», redouble désormais d’efforts pour séduire la partie de la population française la plus demandeuse d’ordre: les retraités et l’électorat traditionnel de droite. Avec comme conséquence le grand nombre de mutilés parmi les manifestants… L’élite technocratique, coupée des réalités, ne veut pas comprendre que l’illusion économique qui garantissait le calme social en France s’est dissipée. Je m’explique: le fait d’être diplômé, d’avoir fait des études supérieures ne garantit plus dans ce pays la sécurité matérielle et encore moins l’ascension sociale. La seule garantie que permet peut-être un diplôme, c’est d’être moins confronté au chômage. Nous vivons objectivement une dégradation de l’état social de la France, dirigée par un Etat de plus en plus répressif et par une haute bureaucratie de moins en moins contrôlée sur le plan politique. La conséquence: une généralisation de la violence.

En fait, votre livre divise la France en deux: une majorité de plus en plus fragilisée contre une minorité de plus en plus isolée. Le tout ligoté par les contraintes économiques imposées par l’euro. Un peu caricatural, non?

Oui, je l’affirme: l’euro intensifie la lutte des classes en France! Pourquoi? Parce qu’il n’offre aucune autre sortie possible de crise que la révolte, puisque les augmentations de salaire sont impossibles et que l’ajustement économique a pour but unique de compresser les coûts de production. Lorsqu’elle pouvait dévaluer sa monnaie, la France disposait d’une soupape sociale. Elle parvenait ainsi à redonner du pouvoir d’achat. Mais aujourd’hui? Je vais être provocateur: en 1871, les officiers prussiens victorieux présents à Paris regardaient flamber la capitale durant l’insurrection de la Commune. Nous en sommes un peu là. Ce pays est un volcan. La nation française, c’est la lutte des classes. On ne peut pas dissocier l’une de l’autre. Et ne croyez pas que je tire le signal d’alarme avec satisfaction. J’ai autant en horreur l’élitisme que le populisme. Mais on ne mesure pas les dégâts causés à une société française rongée, depuis vingt ans, par un taux de chômage entre 8 et 12%. Aujourd’hui, les Français voient baisser leur niveau de vie pour rien. Ils ne comprennent pas le sens de leurs efforts. Croire que cela peut durer est une illusion.


Emmanuel Todd, «Les luttes de classes en France au XXIe siècle», Editions du Seuil, 384 p.

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