Se présentera? Se présentera pas? La journée de vendredi a été celle de toutes les rumeurs et de toutes les tractations, chez les Palestiniens, à propos de la succession de Yasser Arafat. Marwan Barghouti, symbole de l'Intifada, allait-il se porter candidat aux élections du 9 janvier, contre l'avis de son propre parti, le Fatah, qui lui avait préféré Mahmoud Abbas (Abou Mazen)? Même les Israéliens avaient, pour la première fois, ouvert la porte de la prison du désert du Néguev aux proches de Barghouti, pour leur permettre de finaliser ces discussions de la dernière heure, qui auraient pu donner un tout autre visage à la transition palestinienne.

La jeune génération contre la vieille garde; les hommes du terrain contre ceux de l'appareil; les adeptes de la poursuite du combat armé contre ceux que l'on soupçonne de futures compromissions avec l'occupant israélien: la cellule de Marwan Barghouti, longue de 2 mètres et large de 1,4 mètre, pouvait difficilement contenir des enjeux plus vastes. Jusqu'à la dernière minute, l'homme avait multiplié les annonces indiquant qu'il concourrait au poste de président de l'Autorité palestinienne, quitte pour cela à se présenter comme candidat indépendant, hors des structures du Fatah. Il a décidé de renoncer, même s'il avait toutes les chances de l'emporter. «Il sera le candidat de tous les Palestiniens», affirmaient ses proches avant la dernière volte-face. Extrêmement populaire, il l'est autant auprès des jeunes orphelins d'Arafat que des sympathisants du Hamas, autant dans la citadine et moderne Ramallah que dans les camps de réfugiés de Gaza.

Soucieux de ne pas se faire oublier en prison et de pouvoir apparaître comme «le Nelson Mandela palestinien», Barghouti agissait aussi en conformité avec ses positions antérieures en laissant planer la menace de sa candidature. Admiratif de la démocratie, notamment israélienne, il n'a jamais accepté un mandat pour lequel il n'avait pas été élu. Or, voilà quinze ans que ne sont pas passés par les urnes les dirigeants du Fatah qui ont choisi comme candidat Abou Mazen. Leur choix, laissait entendre l'entourage de Barghouti, ne possède donc aucune légitimité démocratique. Le message a été entendu puisque hier, précédent de quelques heures le renoncement de Barghouti, l'annonce a été faite que les instances du Fatah seraient renouvelées l'été prochain.

Pour être l'homme qui incarne le mieux aujourd'hui les aspirations des Palestiniens, Barghouti, 45 ans, n'en est pas moins en prison. Elu président, il n'aurait sans doute trouvé ni Israéliens ni Américains prêts à négocier avec lui un éventuel retour à la paix. Ce n'est pas le cas de son rival Abou Mazen, beaucoup plus présentable pour les uns et les autres. Même éphémère, l'irruption de Marwan Barghouti dans la campagne finit cependant de lier les mains de la vieille garde palestinienne. Soupçonnés de possibles compromissions avec l'Etat hébreu, Abou Mazen et ses collègues ont perdu dans l'aventure une partie de leur légitimité déjà chancelante. Il sera notamment très difficile pour eux de convaincre les divers groupes palestiniens de déposer les armes, du moins en l'absence de gestes de bonne volonté de la part des Israéliens.

Marwan Barghouti n'est pas devenu par hasard l'homme le plus populaire des territoires occupés. Provenant d'une importante famille palestinienne – il est né, a grandi et étudié à Ramallah – mais vivant dans un petit appartement sans luxe, il encourageait notamment les familles à faire étudier les enfants. Lui-même a appris l'hébreu et l'anglais dans les prisons de l'Etat hébreu, une nécessité, selon lui, pour comprendre réellement les Israéliens. Son parcours a suivi celui des relations israélo-palestiniennes: séjours à répétition en prison et départ en exil forcé dans les années 70 et 80. Puis retour à Ramallah à la faveur des Accords d'Oslo dont il fut un ardent défenseur, s'exposant souvent à la colère de ses compatriotes plus radicaux. Puis l'Intifada, la révolte armée, et à nouveau la prison. La justice israélienne, qui a appelé à la barre des dizaines de témoins et 250 «experts» de tout ordre, a accusé Barghouti d'avoir créé et dirigé les Brigades des martyrs d'Al-Aqsa, responsables d'une partie des attentats perpétrés en Israël.

«Il a toujours été très clair, rétorque pourtant un de ses proches, Saed Nimr, qui dirige à Ramallah la campagne en faveur de sa libération. Seuls les militaires et les colons étaient à ses yeux des cibles légitimes. Il n'a jamais appelé à commettre des attentats contre des civils.» Ce n'est pas l'avis des Israéliens, qui l'ont condamné à cinq fois à la prison à perpétuité. «Ils l'ont dépeint comme le terroriste du siècle. Mais ils savent bien que s'ils veulent régler la question dans son ensemble, ils devront tôt ou tard passer par sa libération.»

Même s'il ouvre la porte à l'élection présidentielle à Abou Mazen, Barghouti reste en effet le seul à incarner à la fois la «résistance» face à l'occupation israélienne et l'unité du camp palestinien. Deux valeurs que Yasser Arafat réussissait à concilier comme nul autre pendant des années.