Ils sont devenus les «petits héros» de l’Italie. Une semaine après avoir échappé à une prise d’otages dans leur bus scolaire, dérouté près de Milan, cinq étudiants de moins de 13 ans d’une école de Crema ont été reçus mercredi par le ministre de l’Intérieur, Matteo Salvini. Le chef de la Ligue, à l’extrême droite de l’échiquier politique, a promis la nationalité italienne aux deux étrangers du groupe en visite à Rome ainsi qu’aux autres non-Italiens de la classe.

Ramy Shehata et Adam El Hamami, de parents respectivement égyptiens et marocains, étaient déjà devenus de petites célébrités quand ils ont serré la main de Matteo Salvini. Mais cette fois, les projecteurs médiatiques n’ont pas brillé sur eux. Le ministre est resté inhabituellement discret. Il n’a publié aucune image de sa rencontre avec les enfants, quand les profils de ses réseaux sociaux croulent sous les selfies et les illustrations de ses coups politiques éclatants.

Le vice-premier ministre a accueilli les jeunes dans son bureau de Rome. Il portait une chemise bleu foncé dans un jean, qui contrastait avec la clarté de la chemise du petit Adam. Leurs échanges n’ont pas été communiqués. «J’ai essayé de clore cette affaire, s’est justifié l’homme fort du gouvernement lors d’une conférence de presse. J’espère que le moment médiatique que vivent ces jeunes se conclut aujourd’hui.»

«Les lois peuvent être dépassées»

Le ministre de l’Intérieur, artisan d’une politique migratoire dure, est davantage habitué à communiquer au sujet du blocage de navires sauvant des migrants en mer ou de l’expulsion de clandestins que de la naturalisation d’étrangers. Mais face aux «actes de bravoure et de courage» de ces jeunes, il a dû reconnaître que «les lois peuvent être dépassées». Les actions de Ramy Shehata, d’Adam El Hamami et de leur compagnon ont été aussi décisives que celles des forces de l’ordre pour éviter une tragédie.

Mercredi 20 mars, ils se trouvaient avec une cinquantaine d’autres enfants dans un bus scolaire parti de Crema en direction de Milan. Mais leur chauffeur en a décidé autrement quand il les a attachés avant d’asperger le véhicule d’essence. Il comptait l’enflammer pour protester contre les migrants morts en tentant de traverser la Méditerranée. Le chauffeur est d’origine sénégalaise, naturalisé Italien depuis une quinzaine d’années.

Les carabiniers ont réussi à l’arrêter en périphérie de la capitale lombarde, à quelques kilomètres de l’aéroport de Linate. Les écoliers avaient déjà été évacués quand l’homme de 46 ans a réussi à mettre le feu au bus. Les forces de l’ordre ont pu le localiser grâce à l’aide des enfants. Plus tard, le chauffeur a néanmoins assuré aux magistrats ne jamais avoir eu l’intention de «faire du mal» à quiconque.

Le drame évité, les élèves ont tout de suite désigné Ramy Shehata comme le premier à avoir réussi à demander de l’aide. Le garçon de 13 ans a pu cacher son téléphone portable quand tous les autres étaient confisqués par le ravisseur. D’après les reconstructions de la presse italienne, ses camarades ont ensuite hurlé et pleuré plus fort pour lui permettre d’avertir les forces de l’ordre puis sa famille. L’appareil lui est ensuite tombé des mains après un violent arrêt. Adam El Hamami l’a récupéré pour appeler à nouveau les carabiniers et leur apporter plus de précisions sur la localisation de leur bus.

Un symbole

Matteo Salvini a tout de suite promis de retirer la nationalité italienne au criminel. Puis, pour Ramy, il a d’abord accepté de lui accorder la nationalité avant de bloquer la procédure en évoquant le passé criminel de son père. Il a ensuite à nouveau changé d’avis, jurant que le jeune garçon était pour lui «comme un fils». Celui-ci «a montré qu’il avait compris les valeurs de ce pays, a expliqué le politicien, mais le ministre est tenu de faire respecter la loi». Le «petit héros», qui rêve de devenir carabinier, est ainsi devenu un symbole malgré lui, et malgré le ministre d’extrême droite.

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«J’ai eu la dégoûtante sensation que les enfants de Crema avaient été utilisés par quelqu’un pour mener une bataille politique», a en effet lâché mercredi le chef de la Ligue. Ses opposants ont profité de ses promesses de naturalisation pour rouvrir le débat sur le «jus soli», le droit du sol. Pour la gauche italienne, il s’agit d’une «bataille de civilisation», une «réponse de justice pour des centaines de milliers de jeunes» étrangers nés dans la Botte et qu’elle considère déjà comme Italiens. La question a été débattue deux années durant lors du mandat de Matteo Renzi, sans jamais aboutir. Le nouveau secrétaire du Parti démocrate, élu ce mois-ci, est appelé à relancer le débat.

Mais pour Matteo Salvini, hors de question de changer la loi. «La nationalité est quelque chose de sérieux et arrive à la fin d’un parcours d’intégration, argumentait-il la semaine dernière. Il ne s’agit pas d’un billet pour Luna Park.» Il s’est déjà désintéressé des enfants héros pour se concentrer à nouveau sur la mer, où, après leur sauvetage, des migrants auraient détourné mercredi un navire marchand pour se rendre à Malte plutôt qu’en Libye.