Il aurait préféré ne jamais devoir faire ce choix. Elu sur la promesse de mettre fin à deux guerres, dont la plus longue jamais menée par les Etats-Unis, celle d’Afghanistan, Barack Obama doit prolonger la présence de troupes américaines sur sol afghan. Il a confirmé ce choix jeudi, annonçant une pause dans le retour des troupes, qui ne sera pas complet à fin 2016 comme prévu. Après l’Irak à la fin 2011, le président démocrate aurait aimé tirer un trait définitif sous l’opération afghane qui dure depuis quatorze ans. L’instabilité croissante du pays suscite de vives inquiétudes à Washington, qui a encore à l’esprit l’expansion du groupe djihadiste de Daech en Irak peu après le retrait américain.

Le drame de Kunduz

La dramatique bavure de l’hôpital de Kunduz géré par Médecins sans frontières, bombardé par erreur au début octobre par des avions de l’US Air Force n’a rien arrangé. Cette tragédie pour laquelle Barack Obama a présenté ses excuses, a eu lieu peu après que les talibans eurent repris par surprise le contrôle de cette ville du nord-est pour la première fois depuis 2001. L’épisode n’a fait qu’accentuer le sentiment d’urgence de maintenir des forces sur place pour soutenir les forces afghanes.

C’est pourtant avant cette bavure, au cours de l’été, que le général Martin Dempsey, chef de l’état-major américain jusqu’à la fin septembre, a planché sur un tel scénario à la demande de la Maison-Blanche. Sur les 9800 soldats américains sur place, un peu plus de la moitié resterait au-delà de 2016 au lieu du millier de GI prévu initialement. Deux à trois bases militaires seraient maintenues afin de permettre ce qui serait la mission essentielle des forces américaines: prévenir des actions terroristes et mener des frappes là où c’est nécessaire. Contrairement à l’Irak où le premier ministre en place en 2011, Nouri al-Maliki, ne souhaitait plus la présence américaine, le président afghan Ashraf Ghani insiste au contraire pour qu’elle soit maintenue. C’est ainsi qu’il faut comprendre la réaction molle de Kaboul à la tragédie de Kunduz.

60 milliards de dollars

En quatorze ans, les Etats-Unis ont dépensé près de 60 milliards de dollars pour tenter de constituer une armée afghane digne de ce nom. Si aujourd’hui, celle-ci a fait des progrès, elle est loin de pouvoir relever le défi sécuritaire d’un pays encore très troublé. Ayant succédé à Martin Dempsey, le général John Campbell a décrit une situation plus ou moins stabilisée lors d’auditions devant une commission du Congrès, reconnaissant néanmoins que l’armée afghane ne possède pas la capacité de combat et les forces pour protéger toutes les régions du pays.

Mais la réalité est pire que celle décrite par le général et soulève une question: à l’image du Vietnam et plus récemment de l’Irak, le Pentagone enjolive-t-il les faits? A en croire des données compilées par la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan en septembre et publiées par le New York Times, les talibans ont reconquis des portions entières de territoire. Leur emprise sur le pays n’a jamais été aussi forte depuis 2001, date où le régime des talibans fut renversé. Selon l’ONU, la moitié du pays est passé à un niveau d’alerte qui va «d’élevé» à «extrême». A la menace des talibans s’ajoute désormais celle des djihadistes de l’Etat islamique. Quelque 27 groupuscules de talibans se sont ralliés à l’organisation de l’Etat islamique dont les effectifs ne cessent d’augmenter.

Pour Barack Obama, qui aurait aimé inscrire son nom dans l’Histoire comme le président ayant littéralement mis fin à deux guerres qui ont coûté des milliers de milliards de dollars aux Etats-Unis, la décision à prendre n’est pas facile. Les pays de l’OTAN engagés sur le front afghan aimeraient connaître la position américaine pour pouvoir anticiper leur éventuel départ ou maintien. Le journaliste du Monde Alain Frachon résume le dilemme dans sa chronique hebdomadaire: «Peut-on faire la guerre des autres» ou «peut-on faire faire la guerre?».

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Retrait précipité?

Au vu de la détérioration sécuritaire en Afghanistan, Barack Obama a sans doute plus à perdre à solder toute aide américaine, lui qui décrivait la guerre d’Afghanistan comme une «guerre juste» pour mieux la différencier de celle d’Irak en 2003. Mais en maintenant plus de 5000 soldats sur place après son départ de la Maison-Blanche, il prête le flanc à la critique: les mauvaises langues diront qu’il reconnaît avoir commis l’erreur de retirer précipitamment les troupes américaines d’Irak bien qu’aucun accord avec Bagdad sur l’immunité des GI n’eût pu être conclu. Mais la question essentielle demeure: jusqu’où les Etats-Unis et a fortiori l’OTAN peuvent-ils et doivent-ils venir en aide au gouvernement afghan?

Chroniqueur au Washington Post, Fareed Zakaria en est convaincu: aucun problème en Afghanistan ne sera résolu tant que le Pakistan, qui héberge des leaders talibans dont le chef Akhtar Mohammad Mansour, ne sera pas sommé d’arrêter de jouer un double jeu avec Washington. Quarante-troisième économie mondiale, le Pakistan a la sixième armée du monde et entretient des liens étroits avec les terroristes les plus radicaux de la planète. Pour Fareed Zakaria, Islamabad utilise l’arme des talibans pour mieux contrer l’influence indienne dans la région. Si l’Amérique ne cherche pas à recadrer les forces armées pakistanaises, la reconstruction de l’Afghanistan ne sera qu’un autre mythe de Sisyphe.