Depuis le 23 décembre à Homs, des médecins syriens ont tenté d’alerter la communauté internationale sur l’usage potentiel d’armes chimiques par le régime de Bachar el-Assad. En guise de réponse, elle leur a opposé le silence. Ce jour-là, dans le quartier d’Al-Bayyada assiégé par les forces gouvernementales, ces médecins voient défiler dans leur dispensaire de fortune entre 60 et 100 personnes souffrant de symptômes jamais vus jusqu’ici: suffocations, vomissements, hallucinations, difficulté à se mouvoir. Plusieurs sources indiquent qu’un certain nombre ont succombé, que d’autres ont perdu la vue.

Le comité des rebelles de Homs signale les cas à l’Union des organisations syriennes de secours médicaux (Uossm), un réseau international de médecins syriens engagés. «Faute de moyens, nous n’avons pas pu déterminer de quel type de gaz il s’agit, mais nous sommes convaincus que seule une arme chimique a pu causer de tels dégâts», affirme Tawfik Chamaa, porte-parole de l’Uossm.

Une conviction partagée par des diplomates américains en poste en Turquie. Un télégramme envoyé début janvier au Département d’Etat à Washington affirme, sur la base d’entretiens avec des activistes, des déserteurs et des médecins, que le régime syrien a très certainement utilisé des armes chimiques mortelles le 23 décembre à Homs. La note, dévoilée par le magazine américain Foreign Policy, cite entre autres un ancien général de l’armée syrienne, protagoniste clé du programme syrien d’armes de destruction massive.

«Ligne rouge»

Samedi dernier, un article du Monde vient corroborer l’hypothèse: des sources au sein de services de renseignement occidentaux affirment au quotidien français qu’une «arme chimique non létale à effet incapacitant» a bien été utilisée dans la ville du centre du pays. Une information démentie le lendemain par le ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius. La vérification demandée par Paris s’est révélée «négative», dit-il. Même son de cloche du côté de Washington, qui s’était lui aussi déclaré un peu plus tôt dans l’incapacité de «confirmer que des armes chimiques ont été employées».

L’usage de ce type d’armes par le régime de Bachar el-Assad, s’il était avéré, signifierait que la Syrie a franchi la «ligne rouge» tracée par les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne. Au-delà de cette limite, ces pays laissent planer la menace d’une intervention militaire. Or, aux yeux de certains observateurs, les chancelleries étrangères s’évertueraient à minimiser les faits pour ne pas avoir à s’engager dans le conflit. Et le général américain Martin Dempsey reconnaissait lui-même le 10 janvier que, si Bachar el-Assad décidait d’utiliser des armes chimiques contre ses opposants, «il serait quasiment impossible de l’en empêcher».

A ce stade, les spécialistes contactés par Le Temps estiment toutefois peu probable que Damas ait eu recours à un gaz à effet incapacitant à Homs. Selon l’expert indépendant en armes chimiques Ralf Trapp, «les seules armes chimiques qu’on connaît au pouvoir syrien sont très létales. Elles auraient été beaucoup plus dévastatrices.»

«Caractéristiques similaires»

Un observateur bien informé appelle lui aussi à la prudence: «Il est extrêmement difficile de prouver l’utilisation d’une arme chimique et je ne crois pas que le régime en est à ce stade. Il ne cherche pas l’internationalisation du conflit.» D’après cet expert, qui se rend régulièrement en Syrie, le régime recourt de nouveau à ses vieilles ficelles: «Il a pu utiliser un gaz toxique qui n’est pas une arme chimique au sens propre, mais qui possède des caractéristiques similaires.» Pour, une fois de plus, semer la terreur parmi ses opposants et tester la réaction de la communauté internationale. Laquelle est restée, sur le plan officiel, pour le moins discrète.