Les enjeux de Sotchi

Rarement Jeux olympiques d’hiver auront eu une aussi forte dimension extra-sportive. Si Vladimir Poutine a aussi ardemment désiré leur tenue sur sol russe, c’est pour des raisons aussi bien économiques que politiques

Les Jeux olympiques n’ont jamais été de purs événements sportifs. Les valeurs qu’ils véhiculent dans le grand public, le prestige qu’ils octroient aux villes et aux pays organisateurs, les énormes investissements qu’ils supposent leur ont toujours donné d’autres dimensions. Rarement, cependant, leur caractère extra-sportif aura été aussi envahissant qu’à Sotchi, où s’ouvre ce vendredi leur XXIIe édition d’hiver. Derrière les joutes auxquelles vont se livrer skieurs, bobeurs et autres patineurs, le président russe Vladimir Poutine bataillera pour conforter son pouvoir et imposer sa vision du monde. Avec, dans son esprit, quatre enjeux principaux.

Le développement économique

La région de Sotchi, entre mer Noire et Caucase, jouit d’un climat exceptionnel. Grâce au rempart que son arrière-pays montagneux oppose aux vents du nord, son littoral bénéficie de températures douces, dont témoignent palmiers et lauriers-roses. Des conditions qui ont permis la culture du thé, des agrumes et de la vigne… et convaincu des entrepreneurs visionnaires du début du XXe siècle, frappés par la ressemblance de ce coin de pays avec la Côte d’Azur, de le convertir en Riviera.

La victoire du communisme en 1917 aurait pu balayer ces aspirations bourgeoises aux loisirs et au confort. Il n’en a rien été. Les élites rouges ont encouragé la construction de grands établissements balnéaires, dont elles ont abondamment profité, Joseph Staline en tête. Des dizaines de milliers de travailleurs méritants, au bénéfice de «bons de séjour», se sont bientôt ajoutés aux cadres du régime pour confirmer la côte nord-est de la mer Noire, de Sotchi à l’Abkhazie, comme haut lieu de vacances.

Après une diminution brutale de la fréquentation au début des années 1990, la région de Sotchi a vite renoué avec la croissance, grâce à son statut de dernière grande région balnéaire méridionale sous souveraineté russe, sa grande rivale, la Crimée, se situant désormais sur le territoire de l’Ukraine indépendante. L’organisation des JO d’hiver est censée donner un nouveau souffle à son développement touristique, en encourageant la construction de nouveaux équipements et en favorisant la modernisation de ses infrastructures (routières, sanitaires, etc.) jugées unanimement insuffisantes.

L’enjeu officiel de ces Jeux est la conversion du «Grand Sotchi» en une destination assez connue et attrayante pour attirer davantage de touristes russes et étrangers. Derrière cet objectif attendu se dessine cependant une ambition beaucoup plus large, selon le journaliste Régis Genté, auteur d’un livre récent sur Vladimir Poutine: amorcer un boom économique susceptible de répandre ses effets plus à l’est, dans tout le Caucase du Nord et, en sortant la région du marasme, de contribuer à y réduire les rébellions armées.

Professeur associé en sciences politiques à l’Université de Fribourg, Nicolas Hayoz se montre sceptique. «Vladimir Poutine considère Sotchi comme une zone pivot, où il suffirait de verser quelques milliards de dollars pour relancer l’économie régionale, observe-t-il. Mais la proximité de zones à risque rend son projet très aléatoire. Plutôt que de miser sur l’économie pour régler des problèmes politiques, il ferait mieux de travailler directement à une détente politique, que ce soit dans le Caucase du Nord, en Tchétchénie notamment, ou plus au sud, avec la Géorgie voisine.»

L’autorité du Kremlin

Vladimir Poutine s’est beaucoup investi dans cette entreprise. De sa défense ardente de la candidature de Sotchi devant le Comité international olympique, en 2007 au Guatemala, à son inspection méticuleuse des chantiers dans les années qui ont suivi, il en a fait «ses» Jeux. Ce faisant, il a pris un gros risque personnel. Si la compétition se déroule bien, il sortira renforcé de l’aventure. Mais si elle se passe mal, son autorité en pâtira tout aussi sûrement.

Vladimir Poutine a souhaité remettre d’aplomb la Russie sportive à l’occasion de ces Jeux. Et les résultats décrochés par ses compatriotes lui vaudront une plus ou moins grande gloire. Mais son prestige se jouera, pour l’essentiel, sur un autre terrain: sur sa faculté à assurer l’ordre dans la région de Sotchi et, au-delà, sur le territoire entier de la Russie au moment où l’attention du monde sera dirigée vers lui.

Or, la partie s’annonce difficile. «Les Jeux de Sotchi sont confrontés à une double menace, remarque Frédéric Esposito, politologue au Global Studies Institute de l’Université de Genève. Les Jeux olympiques représentent traditionnellement une caisse de résonance extraordinaire pour les militants de toutes sortes, et rendent donc très tentants les coups d’éclat. Ceux de Sotchi vont se dérouler de plus dans le contexte particulier, extrêmement tendu, des guerres du Caucase et de l’opposition ouverte d’un groupe djihadiste [le chef de guerre tchétchène Dokou Oumarov, qui revendique la création d’un émirat sur l’ensemble de la région, a appelé ses fidèles à attaquer la compétition].»

De fait, jamais des Jeux olympiques n’ont été organisés aussi près d’un champ de bataille. D’autant que le front de la guerre qui oppose les troupes russes aux guérillas islamistes s’est étendu, au fil des ans, de la Tchétchénie et du Daguestan, dans l’est du Caucase, vers la Kabardino-Balkarie, plus à l’ouest et plus près de Sotchi.

Vladimir Poutine a réagi à la menace par un déploiement de forces exceptionnel. Le Service fédéral de sécurité (FSB, ex-KGB), chargé depuis quatre ans de sécuriser les Jeux, coordonne ces jours quelque 100 000 hommes: 40 000 policiers et 30 000 militaires présents dans le «Grand Sotchi», une troupe spécialement affectée à la défense de la ceinture montagneuse qui entoure la région, et les soldats de la 58e armée, postée sur la frontière géorgienne.

Un tel dispositif a des chances de sécuriser Sotchi et sa région, assurent les experts de ce type de déploiement. Le reste du pays demeure, en revanche, vulnérable. Or, en ces temps de JO, tout attentat perpétré sur le territoire russe recevrait un écho mondial. Et dégraderait l’autorité du maître du Kremlin.

L’identité de la Russie

La province où se situe Sotchi, le kraï de Krasnodar, est peuplée très majoritairement de Russes (88%, selon un recensement officiel). Mais c’est là le produit d’une conquête assez récente: le résultat des victoires successives des armées du tsar sur les peuples autochtones du Caucase, dans le courant du XIXe siècle. Une campagne dramatique, qui s’est achevée en 1864 à quelques dizaines de kilomètres de Sotchi – au lieu-dit Krasnaïa Poliana (le «Champ Rouge»), là même où vont se dérouler les courses de ski des JO – par la défaite des derniers résistants de la région, les Circassiens (ou Tcherkesses, ou Adighés).

Les Circassiens ont payé très cher leur défaite. Près d’un million d’entre eux ont été exterminés et les quelques centaines de milliers de survivants ont été presque tous déportés vers l’Empire ottoman. Les rares à vivre encore sur place sont dispersés entre la république des Adyghés (où ils forment le quart de la population), la Karatchaïevo-Tcherkessie, la Kabardino-Balkarie et le kraï de Krasnodar.

Les nationalistes circassiens attendent aujourd’hui réparation. Certains demandent à Moscou d’admettre comme génocide les massacres dont ont été victimes leurs ancêtres. D’autres espèrent, plus modestement, une reconnaissance de leur présence ancienne dans la région. Mais les signes envoyés ces derniers temps par le Kremlin vont dans un autre sens. Le choix de l’immense «cimetière» de Krasnaïa Poliana pour abriter les pistes de ski a mal passé auprès de certains Caucasiens. Comme a été mal digérée l’insistance de Vladimir Poutine à décrire le passé grec de la région, au détriment de son histoire tcherkesse. Et comme est mal perçu l’emploi de centaines de cosaques dans le maintien de l’ordre des JO. Et pour cause: ces paysans-soldats russes ultranationalistes sont traditionnellement chargés de coloniser les «franges de l’empire».

La cérémonie d’ouverture a prévu de mettre en scène un chœur de cosaques. Il reste à savoir si elle réservera aussi une place aux Circassiens. Derrière le spectacle, c’est l’identité que Vladimir Poutine souhaite à la Russie qui apparaîtra. Plus ou moins russe ou multiethnique.

La soif de puissance

Qui savait, il y a encore quelques mois, où se trouvait Sotchi? Les JO 2014 ont d’ores et déjà eu le pouvoir d’inscrire l’endroit sur la carte du monde. Ils ont eu aussi celui d’introduire la Russie dans le petit cercle des pays capables d’assumer la préparation d’un événement global. Et s’ils sont loin d’équivaloir, en importance, les Jeux olympiques d’été organisés à Moscou en 1980, ils renouent symboliquement avec ce «glorieux passé» et celui de la toute puissante Union soviétique.

Ce retour de la Russie dans la cour des grands s’opère emblématiquement sur sa frontière la plus contestée, le Caucase, et permet à Moscou de mettre en scène sa mainmise sur la région. Vladimir Poutine y est particulièrement attaché, lui qui s’est imposé comme homme fort de la Russie en lançant la deuxième guerre de Tchétchénie, puis comme dirigeant d’une grande puissance en intervenant en Ossétie du Sud, sur le territoire géorgien, en défiant les Etats-Unis.

Les Jeux de Sotchi sont une nouvelle manifestation de cette assurance décomplexée. Parmi les dix premières personnes, triées sur le volet, à relayer la torche olympique sur le territoire russe a figuré un pilote des forces aériennes russes devenu célèbre pour avoir bombardé la Géorgie.