Observateur pour le compte des Nations unies. Voilà une fonction qui porte bien mal son nom, avec ses sous-entendus de neutralité et de détachement. Certes, la mission consiste avant tout à recueillir et vérifier des informations pour mieux faire avancer la diplomatie. Mais les plongées au cœur des volcans, jamais très propres en temps de guerre, provoquent des traumatismes ultra-violents chez celles et ceux qui sont censés «observer». Enora Chame l’a vécu pendant trois mois au début du conflit syrien, il y a dix ans de cela, quand une solution politique semblait encore envisageable.

Elle avait alors tenu un journal, aussi bien pour le travail de mémoire que pour son équilibre personnel. Quand s’avance l’ombre (éd. Mareuil) est une descente au cœur de l’ignoble dont on peine à se remettre, avec ses concours de tortures, d’exécutions et de mises en scène macabres. Un livre porté par une écriture chirurgicale, parfois choquante, pour une lecture nerveusement épuisante.

L’enfer au quotidien

Elle en parle aujourd’hui d’une voix claire et assurée, enjouée parfois, avec une hauteur de vue qu’elle ne pouvait peut-être pas maîtriser en pleine tempête. C’est sur ce terrain-là qu’on veut l’emmener, justement. Comment gère-t-on l’enfer au quotidien, et surtout, comment fait-on pour s’en remettre une fois qu’on en est sortie?

Enora Chame raconte des techniques aussi glaçantes qu’étonnantes. Appelée sur une scène de carnage, elle savait se protéger par anticipation: «J’avais toujours trois photos de cadavres mutilés sur moi. Je les regardais avant, pour mieux encaisser l’horreur qui m’attendait, en me disant: «Quoi que tu voies aujourd’hui, ce ne sera pas pire.» Aussi: ne surtout pas dormir juste après une scène difficile, et ne jamais être passive: «Une partie du cerveau prend les émotions de plein fouet, et une autre réfléchit. C’est celle-là qu’il faut occuper en permanence.»

Elle a vécu pire que la violence des morts: celle de l’impuissance. «Quand on abandonne des gens vivants en sachant très bien ce qui va leur arriver après notre départ… On ne peut pas l’accepter, ni se blinder. Alors il faut arriver à comprendre qu’on n’a pas été lâche, mais juste impuissant. Puis, ensuite, se pardonner de l’avoir été. Et ça peut prendre des années…» ajoute-t-elle.

Certains observateurs ont ainsi «vrillé» dès leurs premiers jours de mission, «surtout ceux qui ont vu des enfants massacrés du même âge que les leurs, le transfert s’est fait tout de suite». D’autres, une fois de retour chez eux, se sont montrés incapables de parler – ils fondaient en larmes à la simple prononciation du mot Syrie. Elle avoue s’être beaucoup écoutée, la tête comme le corps. N’a pas voulu repousser les «images flash», ni refouler les émotions qui venaient la hanter: «J’ai vécu des moments ridicules où je fondais en larmes dès que je voyais un chaton en train de miauler à la télé… Mais je me disais qu’au moins, ça sortait.»

Son livre est également rempli d’anecdotes, drôles ou dramatiques, et fait la part belle à la comédie humaine – le monde de l’ONU se prête lui aussi à toutes les lâchetés. On y apprend également quelques subtilités tragiques de géopolitique:

«Chaque fois que l’ONU annonçait une réunion d’urgence, vous pouviez être sûr qu’un massacre allait se produire. Des mécanismes de vengeances et de manipulations se mettaient en place, chacun voulant alors montrer que l’autre était pire que soi. Quand je voyais des corps de soldats, je me demandais toujours si c’était l’œuvre des rebelles ou leur propre hiérarchie qui les avait exécutés pour mieux accuser le camp d’en face. Je viens d’une génération qui a connu le faux massacre de Racak (en 1999 au Kosovo), les fausses histoires de bébés tués dans les couveuses par Saddam Hussein, les éprouvettes de Colin Powell… A chaque début de guerre, les mises en scène sont à leur sommet.»

Elle publie sous pseudonyme parce qu’elle n’a aucune envie d’être mise en lumière sous son vrai nom. Toujours active dans l’armée française, elle évoque ses débuts, il y a plus de vingt ans, à base d’humiliations, de brutalités et de misogynie: «C’était dur, mais pire encore pour la génération précédente, celles que j’appelle les martyres», rigole-t-elle. Certaines portes se sont fermées en France, d’autres se sont ouvertes au Moyen-Orient: «On me disait que les musulmans ne voudraient jamais de moi, qu’ils n’aimaient pas les femmes. Mais c’était juste des inepties d’hommes qui voulaient garder leur pré carré. Sur le terrain, j’ai vécu l’inverse.»

Tant d’atrocités…

A-t-elle perdu toutes ses illusions sur la nature humaine, elle qui a vu tant d’atrocités dans les deux camps? «Quand vous côtoyez les pires tortionnaires, vous ne croyez plus en rien. Mais j’ai aussi vu le courage des médecins à Alep, qui se sont sacrifiés pour que la population ne vienne plus dans les hôpitaux, où les exécutants du régime les attendaient pour les abattre ou les torturer. Ils nous disaient tout cela devant les services de sécurité, ils signaient leur arrêt de mort et ils le savaient.»

Elle dit revoir les mêmes mécanismes se mettre en place en Ukraine, les mêmes experts qui ne seront pas écoutés là non plus. Elle soupire. Qui a dit que l’histoire n’était qu’un perpétuel recommencement?


Profil

1995 Débuts dans l’armée française.

2004 Première mission au Moyen-Orient.

2012 Mission de trois mois pour l’ONU en Syrie.

2022 «Quand s’avance l’ombre, mission à haut risque en Syrie» (Ed. Mareuil).


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