L'activité fébrile déployée ces dernières semaines par la procureure de la Confédération Carla Del Ponte dans deux affaires touchant de près le Kremlin et son entourage immédiat a déclenché une nouvelle danse du scalp au Ministère public de Russie. Cette fois, c'est le procureur général ad interim Youri Tchaïka qui est dans le collimateur. Tchaïka a déjà été prié à plusieurs reprises de remettre sa démission, mais il a toujours refusé, affirme l'agence Interfax. D'après les médias russes, le Kremlin souhaiterait le remplacer par son adjoint, Vladimir Oustinov, responsable de la région du Nord-Caucase.

Tchaïka a succédé à Youri Skouratov, qui avait déplu à l'entourage présidentiel parce qu'il avait laissé ses subordonnés poursuivre leurs enquêtes jusqu'au cœur de l'administration présidentielle. Les juges d'instruction avaient en particulier visé le chef de la Direction des affaires présidentielles, le richissime économat du Kremlin qui veille au

bien-être matériel de Boris Eltsine, des parlementaires et des grands commis de l'Etat. Pavel Borodine et certains de ses subordonnés sont soupçonnés d'avoir eu des liens très intéressés avec la société de construction tessinoise Mabetex.

Limogeage brutal

Une autre enquête lancée sous les auspices de Youri Skouratov s'est directement attaquée à Boris Berezovski, homme d'affaires aux vastes ambitions politiques qui entretient des liens privilégiés avec la famille présidentielle, soupçonné d'importants détournements de fonds dans la compagnie aérienne Aeroflot, qu'il contrôle partiellement. Le fruit des ventes de billets à l'étranger aboutissait en effet sur les comptes des sociétés lausannoises Forus Services SA et Andava, créées par Berezovski et qui offraient en échange des services financiers passablement douteux à Aeroflot.

Youri Skouratov a été brutalement limogé début février. Mais le Conseil de la fédération a par deux fois refusé la requête de Boris Eltsine de relever le procureur en disgrâce de ses fonctions. Théoriquement, il est donc toujours le chef du Ministère public de Russie.

Dans les faits, c'est Youri Tchaïka qui a pris la relève. Au début, la plupart des observateurs ont estimé qu'il se plierait aux vœux du Kremlin. Quand le procureur général adjoint Mikhaïl Katichev a dû abandonner début mai la Direction principale de l'instruction pour d'autres fonctions, l'affaire paraissait réglée. Mais selon la presse russe, juste avant de remettre ses dossiers, Katichev se serait encore empressé de signer une série de commissions rogatoires destinées au Ministère public suisse. Résultat: début juillet, Carla Del Ponte assistait personnellement à la perquisition dans les locaux de Forus et d'Andava et la semaine dernière, la justice genevoise bloquait les comptes bancaires de Pavel Borodine et de 22 autres de ses proches ou de membres de l'administration présidentielle. Mardi dernier, la police de Moscou a fouillé les locaux d'une société dépendant d'Andava, et soupçonnée d'avoir perçu d'importants honoraires pour des services fictifs rendus à Aeroflot. Ces récents événements démontrent que les tentatives du Kremlin pour décourager la curiosité du Ministère public russe ont échoué.

«Servir le président»

Il est donc logique que l'entourage présidentiel se soit mis à la recherche d'un nouveau candidat au poste de procureur général ad interim. Selon le quotidien Kommersant, c'est Sergueï Stepachine qui aurait avancé le nom d'Oustinov, qu'il a connu lors de ses voyages dans le Nord-Caucase. Se référant à des sources anonymes au sein du Ministère public russe, le journal affirme que le premier ministre aurait déjà eu un entretien avec lui pour le sonder et qu'Oustinov aurait promis «de servir le président et le gouvernement». Le porte-parole de Stepachine a cependant fermement démenti les allégations de Kommersant.

L'agence Interfax, dans une dépêche analytique publiée mercredi, continue cependant à affirmer que le ministre de l'Intérieur Vladimir Rouchaïlo et le premier ministre soutiennent tous deux le remplacement de Tchaïka par Oustinov et que les décrets présidentiels indispensables sont déjà prêts. La candidature d'Oustinov pourrait aussi satisfaire Boris Berezovski, estime Kommersant. Les deux hommes ont travaillé à la libération d'otages dans le Nord-Caucase à l'époque où l'homme d'affaires tout terrain était secrétaire adjoint du Conseil de sécurité de Russie.

Mikhaïl Katichev doute cependant que ces manœuvres puissent arrêter les enquêtes en cours. «Il n'y a pas de risques, le pays peut dormir tranquille», a-t-il déclaré à l'agence Interfax. La loi donne en effet une large autonomie aux juges d'instruction russes qui peuvent décider eux-mêmes quand une enquête s'arrête.