Attentats

Enrico Letta: «Contre la mort, on gagne par la vie»

L’ancien premier ministre italien, qui vit à Paris, appelle à éviter les amalgames entre terroristes et réfugiés

Lire aussi: notre fil d'actualité en continu sur les attentats de Paris

Enrico Letta officie à Paris en tant que doyen de l’École des affaires internationales de Sciences Po depuis ce printemps. Contacté par «Le Temps» dimanche matin, il clame son envie de voir la capitale reprendre vie. 

Le Temps: Quelle est votre réaction aux attaques de vendredi soir?

Enrico Letta: Nous sommes en guerre, comme l’a justement relevé François Hollande. Nous tous, pas seulement la France. C’est une guerre contre les terroristes, un ennemi impalpable mais bien réel. Contre la mort, on gagne par la vie. Pour vaincre, on ne peut pas déroger à nos principes de liberté et de tolérance, qui sont justement les valeurs pour lesquelles nous sommes attaqués. À Paris, la vie doit reprendre et continuer. Les écoles, les commerces et les universités devraient rouvrir car ce que veulent les terroristes, c’est nous forcer à nous enfermer dans des catacombes.

La police française semble avoir établi que l’un des assaillants était entré en Grèce en octobre. Cette découverte va-t-elle provoquer une augmentation des oppositions à l’afflux de réfugiés syriens?

Il ne faut pas tirer des conclusions générales en partant de la découverte d’un passeport. Les terroristes venaient surtout de Belgique. Et personne, à juste titre, n’imagine un seul instant considérer que la Belgique est responsable des attentats.

Il n’empêche, certains effets se sont déjà fait sentir depuis vendredi soir. La Pologne n’est plus prête à respecter les accords européens de relocalisation d’immigrés, les contrôles aux frontières devraient se renforcer dans plusieurs pays.

Il ne faut pas se tromper d’ennemis! Les réfugiés, comme nous tous, sont des victimes des terroristes, et non pas des terroristes eux-mêmes. Ce serait une erreur monumentale de faire ce genre d’amalgames.

L’Union Européenne a-t-elle des leçons à tirer de ces attaques?

Une chose est sûre: nous n’allons pas gagner ce défi avec moins d’Europe, ce n’est pas en raison d’un excès d’intégration européenne que nous sommes attaqués. Les pays membres ne voulaient pas renforcer la dimension européenne du renseignement, de la sécurité et de la défense… Comment peut-on imaginer gagner cette guerre contre le terrorisme sans une capacité coordonnée au niveau européen? Les systèmes de défense sont trop nationaux, tandis que les terroristes, eux, utilisent des mécanismes modernes et intégrés pour nous attaquer.

Plus généralement, quelles seront les conséquences pour l’Europe de la crise des migrants?

La crise économique a fait apparaître un clivage Nord-Sud. La crise migratoire, elle, conduit à un deuxième clivage entre l’Est et l’Ouest. Dans de telles circonstances, il faut que le centre soit extrêmement solide.

Lire aussi l'entretien: «La Suisse doit changer d’attitude vis-à-vis de l’UE»

L’UE peut-elle agir de façon unie pour gérer cette crise?

La Commission et le Parlement doivent travailler ensemble à un grand projet. En ce sens, le sommet de la Valette est positif parce que les pays européens et africains se sont parlé de manière concrète. Par contre, les paroles désespérées de Jean-Claude Juncker (président de la Commission, ndlr) sur le rythme des relocalisations de réfugiés et celles de Donald Tusk (président du Conseil européen) sur le sauvetage urgent des accords de Schengen nous disent qu’on est encore loin d’avoir trouvé une stratégie durable et efficace face à ce grand défi des migrations. Le geste d’ouverture aux réfugiés d’Angela Merkel est à saluer, mais il est trop isolé. C’est insuffisant.

L’Allemagne ouvre ses portes tandis que la Hongrie, l’Autriche ou la Slovénie érigent des barrières…

Que dire, sinon rappeler que la vraie Europe est née après la chute du Mur de Berlin et qu’elle existe justement pour faire tomber les barrières?

Bruxelles doit-elle sanctionner ces pays?

Je ne crois pas que des sanctions soient efficaces. Mais j’ai par contre une certitude: il faut expulser des grands groupes parlementaires européens les députés des partis dont sont issus ces dirigeants.

Publicité