Président du Conseil italien de 2013 à 2014, Enrico Letta a tutoyé les sommets de la politique avant de se tourner vers l’académie. Il a officié plusieurs années comme doyen de l’Ecole des affaires internationales de Sciences Po Paris. Mais la politique et son pays l’ont rappelé. Il est devenu en mars dernier secrétaire national du Parti démocrate italien. Son parti vient de réussir son pari de revenir en force sur la scène politique italienne lors du premier tour des élections municipales. Enrico Letta lui-même a gagné haut la main à Sienne une élection complémentaire pour la Chambre des députés. Il a récemment participé au bout du Léman au sommet global du Geneva Science and Diplomacy Anticipator et s’est exprimé au Graduate Institute. Le Temps l’a rencontré.

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Le Temps: Lors du premier tour des élections municipales en Italie, le Parti démocrate a réussi un très bon résultat. Comment expliquez-vous ce retour en grâce du PD et le recul des populistes?

Enrico Letta: Dans un monde qui a été marqué par la pandémie, les gens veulent se rencontrer, se parler. Ils sont fatigués de la réalité virtuelle. J’ai axé ma campagne électorale sur un travail de terrain, pour voir les gens et rétablir la confiance. J’en ai rencontré des milliers, par petits groupes. On était à mille lieues d’une campagne faite de tweets et de «com». Cela s’est avéré payant.

Quel a été votre message essentiel pour les élections municipales?

J’ai parié sur l’Europe. En 2020, l’Italie était en proie à un très fort euroscepticisme. Je me suis dit que si l’Italie prenait le même chemin que la Pologne et la Hongrie, ce serait fini. C’est pour cela que j’ai quitté un travail et une ville que j’aimais beaucoup, Paris, pour revenir en Italie. Le pari est en partie gagné. A en croire les sondages, les Italiens ont compris que leur destin est européen. Les aides européennes à l’Italie ont contribué à ce changement. Pour moi, le futur de l’Italie est européen. Et une Europe unie peut s’affirmer face à la Chine et aux Etats-Unis.

Ce qui a aussi aidé, c’est l’attitude de Matteo Salvini et Giorgia Meloni, chefs de file respectifs de la Ligue et des Frères d’Italie. Ces deux politiciens ont raconté n’importe quoi sur la pandémie, contrairement à Mario Draghi, dont la gestion gouvernementale du Covid-19 a rassuré la population. J’espère que le succès de mon parti va se confirmer lors du deuxième tour des municipales, notamment à Rome et à Turin, les deux grandes batailles. Les citoyens ont compris qu’il ne suffisait pas de ne s’adresser qu’à leurs tripes, de ne dire que ce qu’ils veulent entendre. Ils comprennent qu’il faut des gens qui décident en fonction de critères sérieux. C’est ce que fait le gouvernement Draghi auquel nous apportons notre soutien.

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Le grand enjeu pour l’Italie, c’est la mise en œuvre du plan de relance européen, dont elle obtiendra 191 milliards d’euros…

C’est le vrai défi de l’Italie, mais aussi une opportunité énorme, unique et fondamentale. La mise en œuvre du plan de relance est en effet complexe. Il faut que nous nous assurions que l’argent soit bien dépensé. Le pays doit être uni. Une bonne mise en œuvre du plan est essentielle non seulement pour l’Italie, mais aussi pour l’Europe. Il y a des Européens qui n’attendent qu’une chose: que les Italiens échouent et utilisent les fonds européens à mauvais escient. Ils pourront dire que la générosité envers l’Italie et les pays du Sud ne sert à rien, qu’elle ne marche pas. Il faut absolument éviter ce scénario, qui pourrait pousser des pays comme l’Autriche, la Suède ou les Pays-Bas à changer d’attitude. Je suis pleinement conscient des difficultés. Mais nous n’avons pas le choix. Il faut que l’application du plan de relance européen soit un succès.

Le Mezzogiorno, en retard sur le nord de l’Italie, va-t-il bénéficier du plan de relance?

Le Mezzogiorno a déjà absorbé des fonds d’aide considérables depuis des années. Il va bénéficier du plan de relance. Mais il faudra protéger cette aide de la criminalité et surtout faire en sorte que ces fonds soient investis dans des infrastructures nécessaires. Dans le sud de l’Italie, les crèches doivent devenir la norme. Elles n’existent pas ou de façon très marginale. Or si l’on veut que le Mezzogiorno devienne une société moderne, les crèches sont indispensables pour que les femmes puissent travailler et ne soient pas obligées de fuir le sud pour s’émanciper.

Vous voyez dans la natalité très basse de l’Italie et la volonté de certains d’avoir une immigration zéro un grand danger…

C’est un cocktail absolument explosif. L’Italie ne peut pas se permettre de devenir un hospice et un musée où l’on vient pour contempler le passé. Les jeunes la fuiront. Je les ai donc mis au centre de mon action politique. Nous devons mettre en place des politiques qui les attirent et les font rester. Tout cela implique toutefois que nous gérions beaucoup mieux les flux migratoires. C’est un problème que l’Italie, mais surtout l’Europe, doit empoigner avec courage.

Seriez-vous prêt à occuper un poste de ministre dans le gouvernement Draghi?

La priorité pour moi est de bien conclure les élections locales le week-end prochain. Mon souhait est qu’on puisse dire que les grandes villes ont claqué la porte à Salvini et Meloni. Mon objectif lors de ce scrutin est aussi de démontrer que nous avons réussi à rétablir une connexion sentimentale avec les citoyens, avec le pays réel. Nous allons ensuite aider le gouvernement Draghi jusqu’en 2023, puis nous chercherons à gagner les élections avec une coalition pro-européenne, démocratique et progressiste.

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Mario Draghi a l’intention de réformer la fiscalité. En quoi est-ce important?

Cette réforme est fondamentale. On ne l’a jamais vraiment menée, car les gouvernements successifs ont toujours cherché à détricoter ce que les précédents avaient entrepris. De fait, on a créé une instabilité fiscale insupportable. On a la chance d’avoir un gouvernement d’union nationale. Il faut en profiter. Il faut qu’on mette fin aux amnisties fiscales. Il est temps de récompenser les citoyens qui montrent une fidélité envers l’Etat en payant leurs impôts.

En tant qu’Européen, êtes-vous inquiet de l’arrêt de la Cour constitutionnelle polonaise contestant la primauté du droit européen?

C’est une situation très dangereuse. Si cet arrêt n’est pas contré immédiatement, il pourrait facilement créer les conditions d’un Polexit, d’une sortie de la Pologne de l’Union européenne, voire motiver une attaque violente contre la construction juridique européenne. Pour parler franchement, on en a marre des gouvernements hongrois et polonais. Ils sont en train de détruire l’Europe. C’est pour cela que je suis revenu en politique, pour stopper des Salvini et Meloni, qui sont les alliés italiens des chefs de gouvernement hongrois et polonais, Viktor Orban et Mateusz Morawiecki. Je le dis haut et fort: les pro-européens doivent se départir d’un complexe d’infériorité et réagir fortement à cette volonté de destruction de l’Europe.

Vous venez de participer au Sommet global du Geneva Science and Diplomacy Anticipator (Gesda). En quoi l’anticipation des innovations à venir est-elle importante pour un politicien comme vous?

L’anticipation est désormais un concept clé, à un moment où nous vivons un changement de paradigme. On a été habitué jusqu’ici à répéter les schémas du passé pour façonner le futur. Même si je pense que l’histoire reste importante, nous devons dorénavant procéder différemment. Nous devons anticiper ces progrès et être très créatifs. Gesda est en ce sens une initiative intelligente qui fait converger science et diplomatie. Pour Genève, c’est une énorme opportunité. En qualité de président de l’Apsia (Association of Professional Schools of International Affairs), j’ai pu le voir à l’échelle globale: seuls les Etats-Unis et Singapour avaient réellement avancé sur cette question d’anticipation. En Europe, Genève peut prendre le leadership.

Au vu de l’accélération fulgurante des innovations scientifiques et de la technologie, une non-anticipation de ces progrès pourrait, selon vous, avoir un coût considérable…

Oui, un coût en vies humaines et en ressources financières. Avec la crise financière de 2008, nous n’avons rien anticipé. Nous avons attendu quatre ans avant que Mario Draghi, président à l’époque de la Banque centrale européenne, dise que des mesures seront prises «quoi qu’il en coûte». 2009, 2010 et 2011 furent un désastre. Des pays entiers se sont effondrés, à l’image de la Grèce. L’Italie a souffert de façon épouvantable, l’Espagne aussi. Les sociétés ont commencé à avoir peur et les crises sociales sont devenues ingérables. Le populisme en a profité. Le Brexit est en partie la conséquence de la non-gestion de la crise de 2008, la crise catalane et la montée du populisme en Italie aussi. Le coût de la non-anticipation est énorme. C’est pourquoi il faut créer des mécanismes d’anticipation qui permettent aux politiques et aux scientifiques de se parler. Gesda en est un exemple.