– Comment avez-vous fait la connaissance de Mouammar Kadhafi?

– Je l’ai rencontré pour la première fois en 1971, et j’ai eu de très nombreuses conversations avec lui – sur la philosophie, la religion, le rôle des femmes, jusqu’en 1984. J’avais des entrées privilégiées parce que je venais d’un journal très influent, hors de la sphère des Etats-Unis et de l’URSS dont il se méfiait, et parce qu’il savait que je connaissais bien Nasser, pour qui il avait une grande admiration. C’était son maître à penser, qui lui a dit un jour: vous ne pouvez pas faire confiance aux Américains ou aux Soviétiques, mais vous pouvez avec les Français. Il était sincère quand il m’a raconté cela, et c’est vrai qu’il a signé de très gros contrats d’armement avec la France. La dernière fois qu’il m’a invité c’était pour les célébrations de l’anniversaire de la révolution, le 1er septembre, mais cela fait longtemps qu’il ne m’intéresse plus.

– Comment faites-vous le lien avec l’homme fou de rage et par moments complètement désorienté qui a prononcé un tel discours de haine mardi soir?

– Fondamentalement son caractère n’a pas changé, il s’est uniquement accentué. Il est entêté, sans scrupule, violent, mégalomane – il pensait changer le monde par la violence, c’est pour cela qu’il a financé le terrorisme. Il pensait après la mort de Nasser devenir l’unificateur du monde arabe. Mais il n’est à la tête que d’un petit pays, même s’il comprend beaucoup de richesses.

– La Suisse connaît de près les coups de folie de ce régime, en raison de ses deux otages

– Il n’y a pas que la Suisse qui ait souffert de ce régime. Les 7 fils de Kadhafi sont tous corrompus jusqu’à l’os, à Londres l’un d’eux a violé une femme, à Paris il y a eu d’autres histoires... Ils sont extrêmement riches – la presse a raconté comment Moatassem, chargé de la sécurité nationale, a payé une chanteuse 2 millions de dollars, pour qu’elle passe une nuit avec lui.

– Malgré le peu d’informations qui filtrent hors du pays, il semble bien qu’une portion importante du territoire lui échappe désormais. Comment, compte tenu de ce que vous connaissez de son caractère, peut-il désormais réagir?

– Le régime est virtuellement mort. Benghazi, Tobrouk, tout l’est est sous le contrôle des rebelles. On ne sait pas où Kadhafi est à présent. S’il est à Tripoli il se trouve peut-être dans la caserne Azizya, cette ancienne forteresse où il faut faire des kilomètres pour atteindre le palais à l’intérieur. Il est très bien protégé par sa garde présidentielle et par les milices révolutionnaires, j’exclus en ce cas qu’on puisse facilement arriver à lui. C’est un passionné du pouvoir, cela fait 42 ans qu’il l’occupe! Mais il est peut-être aussi dans le sud ou au centre du pays, où il a le soutien de tribus. Ce qui est certain c’est qu’il lui serait difficile de trouver un point de chute à l’étranger s’il devait partir, contrairement à Ben Ali ou Moubarak, d’autant qu’il pourrait vraiment être poursuivi maintenant comme responsable de crimes contre l’humanité. Il se suiciderait plutôt que de se livrer. Mais il n’est pas du genre non plus à se tuer.

– Comment analysez-vous ce soudain soulèvement des Libyens?

– C’est une surprise, le pays ne s’est jamais soulevé auparavant, on pensait que les Libyens étaient résignés, d’autant que leur niveau de vie est bien supérieur à celui des Tunisiens ou des Égyptiens. Mais ces soulèvements ne sont pas liés uniquement à des questions économiques et sociales, ce qui est nouveau c’est cette soif de dignité, d’une nouvelle génération de jeunes qui s’est organisée et a découvert le monde via les réseaux sociaux, c’est un tournant. Ces jeunes gens viennent de la classe moyenne, ils ont des ordinateurs, viennent de l’université, et sont suivis par les pauvres. L’autre nouveauté est qu’on assiste à une réaction de type national, on ne parle plus ici de tribus; j’avais sous-estimé l’importance des villes et de la population urbaine.

– Comment jugez-vous la réaction du Conseil de sécurité, considérée comme bien timide par certains?

– Les puissances occidentales ont toujours eu de bonnes relations avec lui, à cause du pétrole, et parce que la Libye est toute proche de nos côtes. Devant ces massacres sanguinaires je trouve les condamnations plutôt frileuses, d’abord à cause de cette dépendance envers le pétrole, et aussi parce que tous les pays ont peur que leurs ressortissants sur place soient empêchés de quitter le pays. Il n’y a aucun autre cas d’un dictateur qui bombarde son propre territoire, avec des avions militaires, si on écarte Saddam Hussein contre les Kurdes. Les occidentaux devraient le menacer de la Cour pénale internationale comme ils l’ont fait avec Omar el Bachir. Enfin on pourrait utiliser la frontière avec l’Égypte qui est maintenant ouverte pour envoyer de l’aide humanitaire, des médicaments... Mais je vous fais remarquer qu’il n’y a même pas une tentative.