Amérique latine

Entre la Colombie et le Venezuela: la crainte de l'engrenage

Le président vénézuélien persiste et signe: c'est la Colombie, en pleine passation des pouvoirs, qui serait derrière la tentative d'attentat qui l'a visé la semaine dernière

C’était une course contre la montre parfaitement surréaliste. D’un côté de la frontière, en Colombie, le pays s’apprêtait mardi à introniser son nouveau président: Ivan Duque, tout juste 42 ans, candidat élu de la droite dure, pratiquement inconnu jusqu’à récemment, succédait à Juan Manuel Santos, à qui son effort pour conclure la paix avec la guérilla des FARC avait valu le Prix Nobel de la Paix.

Au même moment, de l’autre côté de la frontière, l’ambiance était différente au Venezuela. Apparaissant en survêtement noir sur des vidéos officielles, le président Nicolas Maduro n’en démordait pas: il apporterait, «dans les prochaines heures», la preuve définitive de l’implication de Juan Manuel Santos dans la tentative d’assassinat aux drones chargés d’explosifs qui l’a visé samedi dernier, lors d’une parade militaire au centre de Caracas.

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Au vrai, ces accusations du Vénézuélien n’ont provoqué que des haussements d’épaules au sein de l’équipe colombienne sortante. Renverser le chef d’État voisin? Santos avait «mieux à faire» samedi, puisqu’il assistait au baptême de sa petite-fille, plaisantait-il. Le fils du président sortant allait plus loin, qui montrait sur Twitter une photo de lui s’esclaffant dans sa cuisine aux côtés de son père, en commentant, disait-il, ces menaces de Maduro.

Emballement dangereux

Côté vénézuélien, certaines réactions n’étaient pas en reste. «Accuser directement un chef d’État voisin en exercice pour tentative d’assassinat? Il y a eu des guerres pour bien moins que cela. Où donc sont les troupes vénézueliennes dépêchées à la frontière? Et surtout, où sont les preuves de cette implication?», s’insurge Nicmer Evans, un opposant farouche au régime chaviste vénézuélien.

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De fait, alors que les circonstances exactes des événements de samedi restent encore très obscures, il s’agirait de la… 11e tentative d’attentat à laquelle aurait échappé Nicolas Maduro. Il faut multiplier le chiffre par cinq pour son prédécesseur Hugo Chavez. A chaque fois, l’épisode a servi à serrer davantage la vis contre toute opposition. Et pratiquement à chaque fois, les responsables de Caracas ont accusé, pêle-mêle, l’opposition vénézuélienne, les Etats-Unis ou les voisins colombiens d’en être les instigateurs.  

Cependant, jamais encore les relations entre les deux pays n’avaient semblé aussi dégradées, faisant craindre aujourd’hui un emballement dangereux. «Au début, Juan Manuel Santos avait absolument besoin de la médiation de Hugo Chavez pour réussir à faire la paix avec la guérilla des FARC, note Ronal Rodriguez, professeur au sein de l’Observatoire du Venezuela, à l’Université del Rosario de Bogota. Or depuis lors, certains accusent Santos d’avoir fait le dos rond face aux provocations incessantes du Venezuela.»

Afflux de réfugiés vénézuéliens

La dégradation de la situation chez leur voisin s’est convertie en un énorme boulet pour les Colombiens: ils accueillent aujourd’hui plus d’un million de Vénézuéliens qui ont fui leur pays. «C’est un gouffre financier pour la Colombie, insiste Ronal Rodriguez. Cet afflux de réfugiés nécessite des dizaines de milliers d’interventions sanitaires d’urgence; plus de 30 000 enfants ont dû intégrer le système éducatif colombien... Pas étonnant, dès lors, que certains secteurs en Colombie s’insurgent contre ce qu’ils ont perçu comme de la nonchalance coupable de la part de Santos.»

Lui-même de mère colombienne, Nicolas Maduro pourrait prétendre, s’il le souhaitait, à l’obtention de la nationalité colombienne. On en est aujourd’hui bien loin: progressivement, ces deux pays qui partagent plus de 2000 kilomètres de frontière ont démantelé tous les ponts diplomatiques qui les rapprochaient. Il y a un peu plus de 2 ans, quelque 20 000 Colombiens vivant au Venezuela ont été obligés de quitter le pays sous les menaces, tandis que leurs maisons étaient tout bonnement rasées.

Copieusement sifflées

Preuve supplémentaire de la dégradation des relations entre les deux pays: mardi, pour la première fois, aucun représentant officiel du Venezuela n’assistait à la cérémonie d’investiture du nouveau président colombien. Bien plus: les personnalités de l’opposition vénézuélienne présentes à Bogota ont été copieusement sifflées par la foule.

A l’inverse de son prédécesseur, Ivan Duque a adopté un ton clairement belligérant à l’égard du régime chaviste lors de la campagne électorale, allant jusqu’à demander à la Cour pénale internationale d’inculper Nicolas Maduro. Le risque? Que le nouveau président cède aux pressions de l’extrême-droite colombienne lui demandant d’en finir avec cette situation, quitte à jouer avec le feu. «En Colombie, la croyance est très largement répandue que Nicolas Maduro ne tiendra pas au pouvoir jusqu’à la fin de l’année, poursuit Ronal Rodriguez. A mon avis, c’est une erreur et même si c’était le cas, un effondrement du régime chaviste ne signifierait pas un retour au calme. Il pourrait même aggraver la situation de chaos.»

Paradoxe ultime: c’est à une «colombisation» du Venezuela que l’on pourrait alors assister, si les forces chavistes délogées se voyaient contraintes de prendre le maquis et menaient des actions de guérilla contre le nouveau pouvoir à partir de… la jungle colombienne. De la même manière que les FARC ont utilisé pendant un demi-siècle le Venezuela comme sanctuaire contre les autorités de Bogota.

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