Les cinémas thaïlandais ne projettent plus, en avant-première des films, les traditionnels clips d’hommage au défunt roi Rama IX, décédé le 13 octobre 2016 à 88 ans. C’est désormais le visage de son fils, Rama X, 65 ans, proclamé monarque au début décembre 2016 mais pas encore couronné, que les spectateurs, priés de se lever, voient défiler pendant quelques minutes sur grand écran, en compagnie de ses sujets.

Changement d’époque, mais aussi de style, à la veille de l’impressionnante incinération royale qui aura lieu le 26 octobre, sur l’esplanade Sanam Luang à Bangkok. Monté sur le trône siamois en 1946, mais installé à la tête du royaume en 1950 à son retour de Suisse – où il vivait depuis 1933 aux côtés de sa mère et de son frère aîné Ananda (mort en juin 1946 à 20 ans, après avoir à peine régné) – Bhumibol Adulyadej était le plus souvent présenté comme un souverain épris d’agriculture et de développement rural. Le nouveau monarque Vajiralongkorn, pilote de chasse formé en Australie, est, lui, montré fréquemment en uniforme, passant les troupes en revue. Un choix d’images révélateur des différences de caractère et d’itinéraire entre les deux hommes, alors que les 69 millions de Thaïlandais s’interrogent encore sur la succession du seul roi que l’immense majorité d’entre eux ait connu, et sur la capacité de la famille royale (Rama X a trois sœurs, dont une, la princesse Sirindhorn, particulièrement engagée dans les arts et l’humanitaire) à continuer d’incarner l’unité du seul pays d’Asie du Sud-Est jamais colonisé.

Des funérailles spectaculaires

Côté spectacle, la semaine prochaine sera, en Thaïlande, à la fois unique et très spectaculaire. Estimé à 90 millions de dollars – dont trente pour le seul crématoire royal symbolisant le mont Meru (la montagne mythique du bouddhisme et de l’hindouisme), installé face au Palais royal de Bangkok – le coût faramineux des funérailles de Rama IX dit l’enjeu: formuler le plus majestueux des adieux à ce souverain dont la jeunesse rima avec Lausanne et le canton de Vaud, où il suivit les cours de l’Ecole nouvelle de la Suisse romande. Lysandre Seraïdaris, fils du précepteur engagé par la reine mère thaïlandaise pour prendre soin de ses deux garçons, n’aurait pour rien au monde raté l’événement. «L’expression «père de tous les Thaïs» convenait parfaitement à Rama IX. Demandez à toutes ces personnes âgées qui se pressent ces jours-ci dans l’espoir d’apercevoir, le 26, le chariot royal qui apportera son cercueil pour être incinéré dans la soirée. Toutes se souviennent de ses visites dans les campagnes, les rizières, les zones inondées. Ce fut d’abord un roi travailleur» juge, à Bangkok, l’auteur du livre Le Roi Bhumibol et la famille royale de Thaïlande à Lausanne (Ed. Slatkine).

L’adieu au roi Rama IX, qui s’achèvera le 27 octobre par le transfert de ses cendres dans deux pagodes proches du Palais royal, sera d’abord un moment d’émotion populaire, dans un pays où le noir et blanc du deuil est omniprésent. Tous les sites internet ont renoncé à la couleur. La plupart des Thaïlandais s’habillent en couleur sombre. Les autels flanqués d’énormes portraits du souverain défunt scandent la métropole, au pied de presque tous ses gratte-ciel. Depuis le décès du monarque voici un an, des millions de Thaïlandais ont défilé devant sa dépouille pour lui rendre hommage. Et près de 300 000 personnes sont attendues, le 26, autour du Palais royal vers lequel convergeront aussi les dignitaires étrangers – la Suisse sera représentée par l’ancien président de la Confédération Joseph Deiss, qui avait rencontré le roi Bhumibol en 2000 – pour un ultime hommage.

Depuis la fin de la construction de l’incinérateur et des bâtiments adjacents sur l’esplanade Sanam Luang – splendeur d’architecture siamoise aux toits pointus ruisselants d’or, dans un déluge de bois précieux sculptés et de références religieuses – des milliers de badauds continuent d’ailleurs à venir passer là la nuit entière, tout de noir vêtus. Jintana, enseignante retraitée, est poussée sur son fauteuil roulant par l’un de ses petits-fils jusqu’à une fresque murale montrant le roi défunt, féru de jazz et de sports, en train de jouer de la clarinette… et de skier dans les Alpes. «Pour ma génération, il était la figure paternelle du progrès et d’une certaine occidentalisation», explique la vieille dame. Bien vu. «Rama IX fut à la foi un roi très thaïlandais et très européen, poursuit un diplomate qui le rencontra plusieurs fois. On ne peut pas dire, dans ce pays où une vingtaine de coups d’Etat militaires ont eu lieu depuis 1950 (l’armée est de nouveau au pouvoir depuis 2014), qu’il avait ramené de Suisse le goût de la démocratie à l’occidentale, mais il avait celui du peuple. C’est sans doute cela, appuyé par le poids des traditions et du culte monarchique si typiques au Siam, qui permit à la Thaïlande de sortir presque indemne des décennies de Guerre froide et du conflit au Vietnam, dans les années 60.»

Un héritage de prospérité

Un essai publié en 2006 et toujours interdit en Thaïlande relate les coulisses secrètes – et tues dans le royaume, où le délit de lèse-majesté est un instrument de répression politique – du règne de Rama IX. Dans The King Never Smiles (Yale University Press), le journaliste américain Paul Handley, auparavant basé à Bangkok, détaille les manœuvres du souverain défunt, officiellement monarque constitutionnel, pour s’imposer aux militaires, endiguer la vague communiste des années 60, offrir des alternatives aux montagnards cultivateurs d’opium dans le Triangle d’or, et permettre la modernisation de ce royaume longtemps agricole et peu industrialisé, devenu l’une des économies les plus dynamiques d’Asie. Une constance? L’unité nationale, aux dépens des libertés politiques. Une priorité? Le désenclavement des provinces face à cette gigantesque métropole qu’est Bangkok, avec ses 15 millions d’habitants. Une réalité? L’incontestable décollage, la prospérité, l’émergence d’une classe moyenne, mais aussi l’exceptionnelle richesse accumulée au fil de son règne par la couronne thaïlandaise (on parle de plus de 30 milliards d’euros) et la dangereuse férule économique de quelques centaines de dynasties sino-thaïlandaises. Avec ce que cela suppose d’inégalités et de frustrations démocratiques…

La Thaïlande de Rama X, dont le couronnement pourrait avoir lieu en décembre, reste pour l’heure dans le brouillard. Prudent, le nouveau monarque, qui réside en partie en Allemagne, a concentré l’essentiel de son temps aux funérailles depuis un an. L’étau politique des militaires au pouvoir a continué de se resserrer, marqué fin septembre par la condamnation à 5 ans de prison de l’ancienne première ministre Yingluck Shinawatra, en fuite à l’étranger. Le verrouillage est total. La grandeur des adieux à Rama IX a un corollaire: l’abîme de questions ouvert par sa disparition.


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