C’est une publicité dont la société de remontées mécaniques Doppelmayr/Garaventa se serait bien passée. L’entreprise austro-suisse a équipé malgré elle le mont Paektu, un volcan aux confins de la Corée du Nord. Les leaders des deux Corées ont choisi cette montagne sacrée pour mettre en scène ce jeudi leur rapprochement. Les deux pays sont toujours techniquement en guerre, car ils n’ont toujours pas signé d’accord de paix depuis la partition de la péninsule et la fin des combats en 1953.

Après avoir pris la pose au sommet du mont Paektu, à 2750 mètres d’altitude, le Nord-Coréen Kim Jong-un et le Sud-Coréen Moon Jae-in sont descendus en télécabine au bord du lac cristallin qui emplit l’ancien cratère. Sur les photos officielles, on voit les deux couples présidentiels tout sourire papotant dans une petite cabine. L’installation a fière allure, rien à voir avec la télécabine vieillotte qui apparaissait sur d’anciennes photos du lieu.

«Nous respectons les sanctions internationales»

«Nous n’avons rien vendu à la Corée du Nord. Nous respectons les sanctions internationales», défend Julia Schwärzler, porte-parole de Doppelmayr. Mais comment ces télécabines sont-elles arrivées jusqu’au mont Paektu? D’autant que l’ONU interdit depuis plusieurs années l’exportation de tels équipements à la Corée du Nord. Ils sont considérés comme des biens de luxe à l’usage de l’élite nord-coréenne, ainsi punie pour ses essais nucléaires répétés.

Ayant étudié à Berne pendant son adolescence, Kim Jong-un voulait faire de son pays une destination de sports d’hiver. Il s’était tout naturellement tourné vers la Suisse pour assouvir ses ambitions. Le marché était presque conclu. Mais, en 2013, le gouvernement helvétique avait bloqué les livraisons.

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Le dictateur nord-coréen s’est manifestement débrouillé autrement. En montant dans sa télécabine cette semaine, il savourait sa revanche. Mais, à y regarder de plus près, les cabines du mont Paektu ne sont pas si rutilantes. On y distingue une inscription effacée.

Cet indice a permis aux journalistes de NK News, un site spécialisé sur la Corée du Nord basé à Séoul, de remonter la filière jusqu’à Ischgl (l’inscription effacée par les Nord-Coréens). La station de ski tyrolienne a renouvelé ses installations au début des années 2000. Une fois démontées, les anciennes cabines ont été vendues à une société autrichienne. Laquelle les a cédées en Chine. La chaîne exacte des intermédiaires jusqu’en Corée du Nord demeure un mystère et le fabricant austro-suisse Doppelmayr/Garaventa dit être étranger à cette cascade de transactions.

Une chose est établie: les télécabines font désormais le bonheur des rares skieurs de la station de Masikryong, inaugurée en 2013, et des quelques visiteurs du mont Paektu. Jusqu’à présent, les touristes en faisaient l’ascension côté chinois. Mais, avec la détente entre les deux Corées, cette montagne sacrée, point culminant de la péninsule, considérée comme le berceau de la dynastie royale coréenne et exploitée par la propagande nord-coréenne, pourrait devenir une destination plus fréquentée.

Moon Jae-in désespérait de pouvoir s’y rendre un jour. Avant de reprendre l’avion pour Séoul, le président sud-coréen a pieusement rempli une petite bouteille avec l’eau du lac. Il a invité Kim Jong-un à lui aussi traverser le 38e parallèle pour se rendre au Sud et à monter sur le mont Halla, sur l’île de Jeju, même s’il n’y a pas de télécabine.