Le chaos n’a pas été au rendez-vous. Après avoir passé le premier débat télévisé du 29 septembre à interrompre son adversaire Joe Biden, transformant le plateau en ring de catch politique très peu démocratique et présidentiel, Donald Trump a, jeudi soir, présenté un tout autre visage. La règle des séquences de deux minutes sans interruption pour chaque candidat – avant que l’un et l’autre puissent débattre – imposée pour éviter un nouveau pugilat a été respectée. Preuve du changement radical de ton et d’attitude, la modératrice du débat, Kristen Welker, a pu poser ses questions sans être interrompue, et relancer les deux hommes sur les points saillants de leurs échanges.

Un débat présidentiel donc, mais qui sur le fond n’a rien apporté de nouveau, tant les deux adversaires ont campé, sans surprise, sur leurs positions. Avec une étonnante posture toutefois pour le locataire de la Maison-Blanche: celle de l’outsider – il est le plus souvent devancé par les sondages à douze jours du scrutin du 3 novembre – dont la priorité a été, par des attaques personnelles répétées, de déstabiliser l’ancien vice-président de Barack Obama.

Place à deux approches politiques aux antipodes

Pour Donald Trump, deux constantes, en plus des attaques ciblées et féroces contre Joe Biden sur ses prétendues collusions avec la Russie, l’Ukraine ou sa responsabilité dans l’emprisonnement de nombreux jeunes Noirs du fait d’une loi criminelle répressive votée avec son soutien en 1994… D’abord, l’accent mis sur la croissance économique, la liberté d’entreprendre et le profit. L’ex-promoteur immobilier new-yorkais a ainsi réitéré son opposition à la hausse dans tous les Etats du salaire minimum à 15 dollars de l’heure – que son adversaire défend et a promis d’appliquer au niveau fédéral – et réitéré son hostilité à toute mesure écologique contraignante ainsi qu’à l’Accord de Paris de 2015 sur le climat «parce qu’il n’est pas question de sacrifier des emplois».

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Ensuite, l’indifférence, voire l’ignorance têtue des faits. Alors que le nombre des contaminations au Covid-19 bat ces jours-ci des records dans plusieurs Etats américains, le président a campé sur son discours de «réouverture de l’économie» devenu un refrain de ses derniers meetings de campagne, clamant que les Etats-Unis – contre toute évidence – disposent du meilleur réseau de tests du monde et qu’un vaccin sera disponible «dans quelques semaines» malgré l’avertissement inverse, quelques heures plus tôt, de la Food and Drug Administration (FDA). Sans doute pour dissiper tout malentendu avant le débat, la principale agence sanitaire américaine avait prévenu qu’aucun vaccin ne serait disponible avant le 3 novembre, et que l’hypothèse d’une attente de plusieurs mois était la plus probable.

Pour Joe Biden, trois arguments répétés sur un mode pédagogique, visiblement rodé avec ses conseillers, afin d’éviter de buter sur une erreur d’expression ou sur un lapsus malencontreux comme cela lui arrive parfois. Premier argument: la sécurité, dans les différents domaines évoqués. Sécurité sanitaire face à l’épidémie et sécurité sociale, avec la promesse d’une amélioration de la législation sur l’assurance maladie héritée de Barack Obama (que Donald Trump a promis de continuer à démanteler). Sécurité des personnes face aux abus des industries polluantes (même s’il a répété qu’il ne reviendrait pas sur le fracking, l’exploitation du gaz de schiste, contrairement aux affirmations de Trump). Sécurité au niveau des relations internationales, en promettant d’obtenir de la Chine qu’elle respecte ses engagements internationaux, et en ironisant sur les maigres résultats obtenus par Donald Trump grâce à ses échanges directs avec le dictateur nord-coréen Kim Jong-un.

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Deuxième argument: la décence et l’unité. L’un des moments où Joe Biden s’est montré le plus clair et le plus assuré aura été sa conclusion du débat, insistant sur le fait qu’il sera le président de tous les Américains et non le chef d’un pays fracturé.

Troisième argument: le respect. Celui vis-à-vis de la population noire, devant laquelle il a regretté ses erreurs législatives passées. Respect des migrants, auxquels il a promis une régularisation massive. Le cas désolant des quelque 500 enfants sans papiers séparés de leurs parents, rapatriés dans leurs pays d’origine, a valu l’un des échanges les plus vifs entre les deux hommes. Sans que Donald Trump, malgré les efforts de Joe Biden, reconnaisse avoir commis la moindre faute ou exprime le moindre regret, y compris sur le mouvement Black Lives Matter dont il a de nouveau déploré la violence.

Une flopée d’attaques personnelles

Rien de neuf, en clair, sur le terrain des convictions politiques des deux hommes. C’est en revanche sur le terrain personnel que les échanges ont été les plus violents, sans déraper compte tenu des nouvelles règles imposées pour ce débat. Et là, l’attaquant en chef a toujours été le même: Donald Trump. Les accusations lancées par le président sortant? La collusion présumée entre Joe Biden et la Russie, alors que le dossier des interférences électorales russes empoisonne depuis le début son propre mandat. Le fait que Biden serait entouré d’une famille «d’aspirateurs» qui ont sans cesse profité financièrement de sa carrière politique. Le fait que Biden chercherait à «détruire l’industrie pétrolière». Le fait qu’il serait prisonnier de son aile gauche, conduite par le sénateur Bernie Sanders. Le fait, surtout, que son adversaire, élu pour la première fois au Sénat en 1972, est un «politicien» professionnel incapable de transformer le pays durant ses huit années aux côtés d’Obama.

«Je ne suis pas politicien, moi. Vous n’avez toujours fait que parler sans agir («All talk, no action»)», a lâché à plusieurs reprises Donald Trump après s’être attribué sans vergogne les mérites d’un chef d’Etat d’exception. «Personne depuis Abraham Lincoln n’a fait autant que moi pour les Noirs», a-t-il répété plusieurs fois, provoquant à chaque fois des éclats de rire chez le candidat démocrate. Lequel l’a chahuté durement sur un seul point, très sensible: celui de ses déclarations d’impôts, que Donald Trump a de nouveau promis de rendre publiques, tout en affirmant qu’il les avait «prépayées» à hauteur de dizaines de millions de dollars sans apporter la moindre évidence. Quelques minutes avant, le locataire de la Maison-Blanche avait écarté les révélations du New York Times sur un présumé compte bancaire en Chine, le justifiant au nom de ses affaires passées.

Un match nul

Un gagnant? Difficile à dire, tant l’un et l’autre ont joué une partition aux antipodes. Avec une évolution tout de même: en se comportant comme un outsider, multipliant les mensonges éhontés et les coups – voire les coups bas – sans réussir à obtenir le KO recherché, Donald Trump a montré les limites de son registre. L’homme qu’il avait jeudi soir face à lui est effectivement un vétéran de la politique qui, lui, a admis avoir commis des erreurs. Mais en termes d’humanité, de dignité de la fonction et de vision globale pour l’avenir du pays, Joe Biden a apporté d’incontestables gages de sérieux, de stabilité et de compréhension de la complexité des enjeux internationaux.

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Reste à savoir, compte tenu du système électoral américain où quelques Etats clés peuvent faire la différence (dont la Pennsylvanie, plusieurs fois citée lors du débat), si cette stature confortée du candidat Biden peut faire basculer le résultat final dans un pays angoissé où cohabite de façon explosive la peur de la pandémie, du déclassement, du désordre et de la récession, incarnée par la question si sensible de l’exploitation du gaz de schiste, source d’environ 1,5 million d’emplois. Des peurs que, jusque-là, Donald Trump a souvent été le plus habile à exploiter. Ce qu’il va, à coup sûr, s’employer encore à faire d’ici au 3 novembre. Avec toute l’énergie et le manque absolu de scrupules démontrés lors de ce second débat.