Singapour

Entre Donald Trump et Kim Jong-un, un sommet de promesses

La rencontre historique entre le président américain et son homologue nord-coréen a produit peu de résultats concrets. Mais elle a permis aux deux leaders d’entamer un dialogue

La mise en scène était parfaite. Donald Trump et Kim Jong-un ont surgi simultanément des deux ailes du bâtiment colonial tout en colonnes blanches et catelles de terracotta situé au milieu d’un jardin tropical. Ils se sont avancés l’un vers l’autre d’un pas assuré, se sont rejoints sur un tapis rouge devant une haie de drapeaux américains et nord-coréens et se sont serré la main d’une poigne ferme durant douze secondes.

Lire notre éditorial: Le triomphe de Kim, le mérite de Trump

Cette rencontre historique, la première entre un président américain et un dirigeant nord-coréen, a eu lieu mardi matin à Sentosa, une île de 4,7 km² au large de Singapour dominée par un casino et un parc d’attractions Universal Studios. Malgré la moiteur étouffante de ce jour gris, Kim Jong-un arborait un costume noir d’inspiration Mao et sa traditionnelle coupe de cheveux bouffante. Donald Trump était vêtu d’un costume sombre agrémenté d’une cravate rouge, la couleur du parti républicain.

Le président américain a pris son homologue par le bras et l’a emmené dans une bibliothèque tout en boiseries. Ils s’y sont enfermés, accompagnés uniquement de leurs traducteurs respectifs, durant plus de quarante-cinq minutes.

Un ancien ambassadeur en Suisse aux côtés de Kim Jong-un

Après ce tête-à-tête, ils ont été rejoints par leurs équipes. Côté américain, la délégation comprenait le secrétaire d’Etat Mike Pompeo et le conseiller à la sécurité John Bolton. Le leader nord-coréen était notamment accompagné de son bras droit Kim Yong-chol, du ministre des Affaires étrangères Ri Yong-ho et de l’ex-ambassadeur Ri Chol, qui a dirigé la représentation helvétique de la Corée du Nord entre les années 1980 et 2010 lorsque Kim Jong-un était à l’école en Suisse.

A l’issue des discussions, les deux délégations ont eu droit à un déjeuner de travail, mêlant des plats singapouriens, coréens, chinois et américains. Donald Trump et Kim Jong-un ont ensuite effectué une courte promenade dans les jardins de l’hôtel, avant de signer un document qui promet d’établir des relations diplomatiques entre les deux pays, de générer une paix durable sur la péninsule coréenne et de rapatrier les restes de quelque 6000 soldats américains emprisonnés ou disparus durant la guerre de Corée.

Lire aussi: Sommet Kim-Trump: les grosses concessions du président américain

Plus crucial, ce texte réaffirme l’objectif annoncé en avril lors d’une rencontre entre Kim Jong-un et le président sud-coréen Moon Jae-in de réaliser «une dénucléarisation complète de la péninsule coréenne». Il promet aussi des «garanties de sécurité» à la Corée du Nord, signalant que Washington ne cherchera pas à renverser le régime ermite.

Lire également: Iran et Corée du Nord: le deux poids deux mesures de Donald Trump

«Lien spécial»

«Nous laissons le passé derrière nous pour signer ce texte historique, a commenté le leader nord-coréen. Le monde va assister à un changement majeur.» Son homologue américain a pour sa part loué «des pourparlers qui ont dépassé toutes les attentes» et indiqué que la relation entre les deux pays serait «très différente» à l’avenir grâce au «lien spécial» qu’il avait noué avec Kim Jong-un.

Plus tard dans l’après-midi, le président américain a tenu une longue conférence de presse. Il a indiqué que les détails du processus de dénucléarisation seront discutés dès la semaine prochaine. Il a précisé que la destruction de l’arsenal nucléaire de la Corée du Nord allait «prendre du temps», citant à un moment le chiffre de 15 ans, mais a dit être confiant que Kim Jong-un ne chercherait pas à se soustraire à ses obligations.

«Il m’a dit qu’il avait déjà commencé à détruire certaines infrastructures, notamment un site utilisé pour tester des moteurs de missiles», a fait remarquer Donald Trump. Il a promis que les Etats-Unis mèneraient des inspections pour vérifier que la Corée du Nord respecte ses engagements. Les sanctions imposées au pays par l’ONU resteront en place tant que la dénucléarisation n’aura pas été réalisée.

Fin des exercices militaires entre Washington et Séoul

Le président américain a aussi annoncé que Washington et Séoul vont renoncer à leurs exercices militaires conjoints, une concession que Pyongyang exige depuis des années. «Ces jeux de guerre sont très coûteux», a-t-il justifié. Il a en outre présenté une étrange vidéo aux airs de trailer, créée pour Kim Jong-un, qui montre comment la Corée du Nord pourrait devenir une puissance économique.

L’accord signé mardi est «vague est décevant», juge Andrew Gilholm, un expert de l’Asie du Nord pour le consultant Control Risks. «Il ne fait que répéter des promesses déjà faites dans le passé et ne donne aucun détail sur leur mise en œuvre», poursuit-il.

Les avancées réalisées mardi seront en outre affaiblies par l’absence des autres puissances régionales. «La Chine n’a pas aimé être mise de côté et pourrait se montrer peu coopérative à l’avenir, notamment pour pousser Pyongyang à respecter ses engagements», juge Marc Lanteigne, spécialiste de la Corée du Nord à l’Université Massey en Nouvelle-Zélande. Pékin craint avant tout une réunification de la péninsule coréenne avec des troupes américaines stationnées sur son pas-de-porte.

Les doutes du Japon, l’euphorie de la Corée du Sud

Le Japon, qui se sent directement menacé par les missiles – même de courte portée – de la Corée du Nord, pense que les Etats-Unis n’ont pas été assez durs avec la Corée du Nord. Le premier ministre Shinzo Abe veut aussi une solution à la question des Japonais kidnappés par Pyongyang dans les années 1970 et 1980.

Seule la Corée du Sud, qui a joué un rôle décisif dans l’organisation du sommet, appuie le processus sans réserves. Moon Jae-in a évoqué «une immense victoire» qui va contribuer à faire tomber «le dernier vestige de la guerre froide». Mardi soir, l’ambiance était pourtant loin d’être festive au centre de presse que la Corée du Sud a installé dans une salle de bal à Singapour. Quelques journalistes étaient affalés sur des sièges. D’autres faisaient des commentaires face caméra, l’air défait.

«Nos attentes étaient trop élevées, soupire Jung Min Noh, un journaliste coréen qui travaille pour Radio Free Asia. Donald Trump avait promis une avancée significative mais au final ce sommet n’a pas produit de résultats concrets.» Il pense que le président américain et son homologue nord-coréen avaient surtout besoin d’une opération de relations publiques pour se promouvoir auprès de leurs audiences nationales.

Publicité