La neige qui a blanchi Washington refléterait-elle pour Tony Blair le refroidissement qui s'est abattu sur la «relation spéciale» entre la Maison-Blanche et Westminster? Le week-end «informel» que le premier ministre britannique et sa femme Cherie ont entamé vendredi à Camp David pour «faire connaissance» avec George W. et Laura Bush doit prouver le contraire. Les sourires au coin du feu suffiront-ils? On risque d'être loin de l'entente Roosevelt-Churchill, au même endroit, il y a plus d'un demi-siècle.

Le chef du gouvernement britannique est le premier homme d'Etat européen à tenir sommet avec le nouveau président américain. Une préséance dont l'importance saute d'abord aux yeux de Londres, soucieux de préserver ce que les Britanniques considèrent comme le lien privilégié qui unit deux peuples frères de l'Histoire – une assertion qui fait peu de cas du déséquilibre des forces, depuis la chute de l'empire à laquelle les Etats-Unis ont du reste contribué. Mais ce lien permet à Tony Blair de se profiler sur la scène internationale, de jouer sur deux tableaux économiques et de donner le change à ses électeurs eurosceptiques.

Cette relation paraissait naturelle, sinon fusionnelle, entre Bill Clinton et Tony Blair, tous deux internationalistes et occupés à moderniser leur pays, leur parti, plaçant l'action gouvernementale au centre de leur vision politique. Il faut aujourd'hui composer avec une administration républicaine soucieuse de réduire les ambitions internationales américaines et l'emprise de l'administration centrale au strict minimum. Et sur le plan personnel, comme l'écrit avec férocité le Financial Times, alors que Tony Blair est un avocat intellectuel avec un intérêt prononcé pour la responsabilité sociale, Bush Jr. est un ancien cadre pétrolier avec un intérêt prononcé pour les statistiques de base-ball.

Le Foreign Office n'a pas ménagé sa peine pour bâtir des ponts avec l'équipe Bush. La fermeté de Washington et Londres à l'égard de Saddam Hussein, soutenue encore par Tony Blair vendredi matin à la télévision américaine, conforte l'opinion que rien n'a changé entre la Maison-Blanche et Westminster. Mais pour lancer cette démonstration de force où les deux alliés ont pu mesurer leur isolement, George W. Bush n'a pas averti personnellement Tony Blair.

Les effets rhétoriques n'empêcheront donc pas les vraies questions de surgir, tôt ou tard. Les conflits commerciaux entre l'Union européenne et les Etats-Unis, comme la guerre des bananes et le financement du programme Airbus, devront être discutés avant le sommet européen de Göteborg, en juin, auquel le président Bush participera. Tony Blair aimerait que ces questions soient réglées par un accord général entre les Quinze et Washington. La multiplication des tensions économiques, dans un monde en croissance plus faible, entre les deux principaux blocs, va rendre la position ambiguë de Londres de plus en plus inconfortable.

Sur le plan de la défense, la force européenne de réaction rapide proposée par Paris et Londres en 1998 est encore considérée comme une structure anti-OTAN par Washington, et Tony Blair aura fort à faire pour persuader du contraire. George W. Bush prend sans doute pour acquis le soutien de Londres à son projet de défense antimissile, mais Tony Blair va chercher à faire valoir un point de vue européen plus nuancé.

Jeudi à Ottawa, face au parlement canadien, Tony Blair a professé sa foi: «Nous ne choisirons pas entre l'Amérique et l'Europe. Nous aurons le meilleur des deux mondes.» Pourtant, à gauche comme à droite, les observateurs politiques britanniques sont d'accord sur un point: Blair devra choisir. Sa position de «pont entre les deux continents» pourrait finir en eau de boudin: «La Grande-Bretagne s'est exclue du principal projet européen, l'Union économique et monétaire, écrit le Daily Telegraph. A Washington, elle est confrontée à une administration qui ne partage pas ses vues «progressistes». Le premier ministre pourrait bien se retrouver coincé au milieu de l'Atlantique.»