Après plusieurs semaines de tractations, l’annonce est tombée ce lundi. Elon Musk, l’homme le plus riche de la planète, a passé un accord définitif avec le conseil d’administration du réseau social Twitter pour un rachat valorisé à 44 milliards de dollars. Le milliardaire, patron de Tesla et de Space X, avait à de nombreuses reprises émis des réserves quant au fonctionnement du réseau social.

Absolutiste de la liberté d’expression autoproclamé, l’homme d’affaires s’est engagé, dans un communiqué diffusé par Twitter, à rendre la plateforme «meilleure» en permettant notamment l’accès en open source aux algorithmes, en supprimant les robots, en améliorant les systèmes d’authentification ou encore en offrant la possibilité de modifier un tweet déjà publié.

«La liberté d’expression est le socle d’une démocratie qui fonctionne, et Twitter est la place publique numérique où les sujets vitaux pour le futur de l’humanité sont débattus», a-t-il poursuivi. C’est principalement cette volonté affichée par Elon Musk qui a suscité de nombreuses et clivantes réactions.

Libération de la «censure woke»

Des internautes ont salué l’annonce du rachat. «Elon Musk achète Twitter pour libérer notre LIBERTÉ D’EXPRESSION des rats, rongeurs et reptiles qui se cachent dans la culture d’entreprise woke de Twitter», a asséné l’entrepreneur américain Robert Kiyosaki. Même son de cloche dans les sphères conservatrices. «C’est un grand jour pour être conservateur sur Twitter», a pour sa part lancé la sénatrice républicaine Marcha Blackburn.

Elon Musk avait très largement blâmé la modération des contenus qu’il jugeait bien trop sévère sur la plateforme, en partageant son souhait de voir persister «même les pires critiques sur Twitter». Des rumeurs sur un éventuel retour de Donald Trump, banni du réseau social pour y avoir publié de fausses informations, se sont rependues avant que le principal intéressé n’y mette un terme en confirmant qu’il resterait sur TRUTH, plateforme qu’il a lui-même créée.

«Elon Musk achète Twitter. CNN + ferme ses portes. Disney est mis au pas. C’est un mauvais moment pour être woke», a commenté un élu républicain. De quoi inquiéter les défenseurs d’un espace d’échange libre dans les limites de la légalité. Ces derniers n’ont pas manqué d’originalité pour exprimer leur désarroi.

Danger démocratique

Dans une tribune relayée par le Guardian, l’universitaire membre du parti démocrate Robert Reich n'a pas hésité pas à s’en prendre à Elon Musk. «Le véritable objectif de Musk n’a rien à voir avec la liberté des autres. Son objectif est sa propre liberté illimitée – la liberté d’exercer un pouvoir énorme sans avoir à rendre de comptes aux lois et règlements, aux actionnaires ou à la concurrence du marché – c’est pourquoi il est déterminé à posséder Twitter», assène-t-il avant de faire part de ses inquiétudes sur le plan démocratique. «Contrairement à ses ambitions de bouleverser le transport et le vol interstellaire, celle-ci est dangereuse. Cela pourrait bien bouleverser la démocratie.»

Pour le journaliste américain Michael Hiltzik, il faut laisser au fantasque milliardaire le bénéfice du doute. «Personne ne sait si Musk sera bon ou mauvais pour Twitter. Tout dépend des politiques qu’il décide de mettre en œuvre en tant que propriétaire de la plateforme, et comment», estime-t-il dans les colonnes du Los Angeles Times. Ce dernier revient par ailleurs sur la notion «d’absolutisme de la liberté d’expression» évoquée par Elon Musk.

«La vérité est que 'l’absolutisme de la liberté d’expression' n’existe pas en tant que vertu dans le monde réel. Chaque place publique impose des limites à la parole, explicitement par des règles affichées ou implicitement par l’autorégulation de ses usagers.» Le défi qui attend Elon Musk semble plus grand qu’imaginé.

Une critique aisée, un art difficile

Pour Evelyn Douek, maître de conférences à la Harvard Law School, la modération de contenus sur les plateformes publiques est loin d’être un exercice d’improvisation. «Une chose amusante à propos de la modération de contenus […] est que presque tout le monde pense qu’il y a un problème. Presque tout le monde pense aussi que si vous les confiez simplement aux commandes, ils arrangeraient les choses», souligne-t-elle dans The Atlantic.

«Beaucoup de ceux qui pensaient qu’un Internet à tout faire régi par ses seuls utilisateurs était une bonne idée en sont venus à regretter leur naïveté. Les plateformes doivent donc modérer, mais Elon Musk a raison de dire que le public mérite de mieux comprendre ce qui se passe. Le public et les régulateurs devraient exiger plus de transparence afin de savoir quels contenus se trouvent réellement sur les plateformes, comment celles-ci les modèrent et si elles respectent réellement les règles qu’elles ont énoncées publiquement», lance-t-elle avant de conclure: «le meilleur de cette comédie dramatique jouée par Musk est d’illustrer pourquoi nous devons exiger plus pour notre sphère publique que des suzerains milliardaires».