Ses voisins, dans un village de l’Essonne, la décrivent comme «gentille et surtout discrète», raconte Libération. Depuis mardi, la discrétion n’est plus de mise: Agathe Habyarimana, née Kazinga, a été brièvement arrêtée par la police française, puis relâchée, sous contrôle judiciaire. La veuve de l’ancien président du Rwanda, dont l’assassinat le 6 avril 1994 a été le déclencheur du génocide ayant fait 800’000 morts selon l’ONU, n’a, jusqu’à nouvel avis, plus le droit de quitter la France et doit se présenter chaque mois à un commissariat.

Agathe Habyarimana est accusée par Kigali d’avoir été impliquée dans l’organisation du génocide ayant principalement visé la minorité tutsie. Le Rwanda affirme en outre l’appartenance de la veuve à l’Akazu (cercle influent hutu), groupe dans l’entourage proche de son mari qui aurait préparé l’assassinat, et dont elle a toujours nié l’existence. Il réclame son extradition – une demande, toutefois, formalisée à l’automne dernier seulement.

La collusion de dates n’a échappé à personne: cette arrestation a suivi de cinq jours la visite de Nicolas Sarkozy au Rwanda, où il avait brièvement rencontré son homologue Paul Kagame. Et, sans présenter d’excuses, il avait reconnu de «graves erreurs d’appréciation, une forme d’aveuglement quand nous n’avons pas vu la dimension génocidaire du gouvernement du président qui a été assassiné», relatait Le Monde, en racontant: «Ni trop ni trop peu. La nouvelle amitié entre la France et le Rwanda, scellée jeudi 25 février par la poignée de main ferme mais distante entre les présidents Nicolas Sarkozy et Paul Kagamé après trois années de rupture, est calculée au millimètre près.»

L’apparente conséquence judiciaire de cette rencontre doit déconcerter le clan Habyarimana. En janvier encore, celui-ci s’en remettait à la justice française, relevait le journal La Dépêche diplomatique. Contestant un nouveau rapport d’expertise sur les circonstances du déclenchement du génocide, la famille Habyarimana écrivait dans un communiqué: «La justice française a débuté son enquête suite à un dépôt de plainte par une des familles des victimes françaises de l’attentat et non pas à la demande des autorités françaises. L’indépendance, l’objectivité et le professionnalisme avec lesquels la justice française mène cette enquête ne peuvent être contestés que par ceux qui sont impliqués dans cet attentat ou eux qui veulent que l’histoire du génocide rwandais continue d’être travestie.»

Le ton change, semble-t-il, même si les différentes instances de justice française se sont longtemps renvoyé la balle: la veuve de Juvenal Habyarimana s’est déjà fait refusé le droit d’asile, sans que cela influe sur sa présence dans l’Hexagone. Pour Libération, «engluées dans leurs compromissions avec le précédent régime génocidaire, les autorités françaises ont en effet longtemps été réticentes à interpeller les réfugiés rwandais soupçonnés d’avoir participé aux massacres». Le journal estime en outre que la procédure sera longue et «n’aboutira pas forcément à une extradition».

Interrogé par le portail Afrique en ligne, un «haut responsable judiciaire rwandais» veut pourtant croire à un traitement accéléré, dès lors que la justice française tient Agathe Habyarimana sous contrôle: «La procédure qui doit permettre l’extradition au Rwanda de Mme Kanziga se déroule à un rythme accéléré suite aux témoignages recueillis sur le terrain par la justice française», lance ce responsable.

De son côté, interrogé par l’AFP, l’avocat de la veuve, Me Philippe Meilhac, pilonne: «Le dossier est vide, il n’y a rien dedans. Il n’y a pas un rapport, pas un compte-rendu, pas un témoignage, rien.»

Le soudain empressement de la justice hexagonale provoque quelques commentaires caustiques. De Bruxelles, le site Les Nouvelles de Kigali (opposé au régime Kagame) relate ainsi en grinçant que «la justice française est indépendante… et rapide. La semaine dernière, lors de la visite du président français Nicolas Sarkozy au Rwanda, le général Paul Kagame avait entendu son homologue lui dire que tout serait fait pour que les responsables de ça (de plus jamais ça!) soient poursuivis, mais que la justice française était indépendante. Comme si c’était pour prouver le contraire, les représentants du système judiciaire français ont interpellé le matin du mardi 2 mars, la veuve du président Habyarimana […]». Et d’ajouter: «De là à ce que Paris abonde dans le sens de Kigali […], il y a encore du chemin à parcourir. Et surtout des preuves à fournir.»

Du Burkina Faso, Le Pays rappelle les investigations du juge Bruguière – qui avait conclu à l’implication de certains cadres du parti de Paul Kagame, affirmation à l’origine de la brouille franco-rwandaise – en insistant: «C’est au troisième pouvoir français de dire dans les prochains jours si oui ou non l’ex-première dame est extradable. Et si elle doit l’être, faut-il l’extrader au Rwanda ou au Tribunal pénal international pour le Rwanda, créé spécialement pour juger les auteurs du génocide. En attendant, la France s’en tire finalement à bon compte. Sans demander pardon comme le veut le Rwanda, l’Hexagone est arrivé à se réconcilier avec le pays aux mille collines. Au nom de cette réconciliation et avec un zèle suspect, le numéro un français a sacrifié une veuve qui aimerait bien connaître la vérité sur l’assassinat de son mari […]».

Enfin, la présidence rwandaise a certes salué l’arrestation temporaire d’Agathe Habyarimana, mais de manière mesurée. Cité par l’agence Hirondelle, Paul Kagame a même laissé entendre qu’il ne chercherait plus absolument à ce que l’embarrassante veuve soit jugée dans son pays: «Pouvons-nous voir l’affaire jugée maintenant […] par une cour de justice crédible […] ici ou ailleurs? Ce que nous recherchons, c’est la justice», a demandé le chef de l’Etat rwandais. «Si vous n’avez pas confiance dans le système judiciaire au Rwanda, pourquoi ne les jugez-vous pas?», a-t-il poursuivi, en apostrophant les pays occidentaux qui refusent d’extrader vers leur pays d’origine des Rwandais accusés de participation au génocide. «Il ne faut pas être une personne très intelligente pour comprendre cela. Je m’appuie sur la simple logique», a affirmé le président rwandais.»

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