Une réconciliation? Plutôt une trêve. En effet, en apprenant lundi soir que Yasser Arafat et son premier ministre Mahmoud Abbas venaient de s'accorder sur la répartition de leurs compétences (le premier garde la mainmise sur la défense et sur les relations extérieures de l'Autorité palestinienne alors que le second reste chargé des affaires intérieures), plusieurs commentateurs ont estimé que le différend entre les deux hommes était enfin résolu. Et que l'Autorité parlerait désormais d'une même voix lors des négociations avec Israël. Or, ce ne sera sans doute pas le cas même si le raïs palestinien et son premier ministre, qui ne se parlaient plus depuis le 7 juillet (Abbas avait alors démissionné du comité central du Fatah présidé par Arafat), se sont finalement rencontrés lundi avant de poser ensemble devant les photographes.

Car en réalité, les divergences entre les deux cofondateurs du Fatah (1965) restent profondes. Elles risquent d'ailleurs de s'aggraver à l'approche des prochaines élections législatives palestiniennes qui pourraient avoir lieu entre octobre et décembre prochain si Tsahal s'est retirée d'ici là des zones de Cisjordanie qu'elle occupe.

Appel à davantage de fermeté

Grosso modo, Arafat et les «grognards» du Fatah contrôlant fermement l'appareil de leur parti estiment qu'Abbas devrait faire preuve de plus de fermeté dans le cadre des pourparlers avec Israël sur l'application de la «feuille de route». Ils lui reprochent notamment de serrer la main d'Ariel Sharon en public, d'aller beaucoup trop vite dans le processus de rapprochement avec l'Etat hébreu, de ne pas avoir obtenu la libération d'un nombre conséquent de prisonniers palestiniens détenus par Tsahal et, surtout, d'être «l'homme des Américains». Une insulte grave au sein du monde arabe encore traumatisé par la guerre en Irak.

De son côté, Mahmoud Abbas n'a jamais caché qu'il condamne l'Intifada armée depuis son déclenchement. Il estime à ce propos qu'Arafat et ses conseillers «ont fait couler beaucoup de sang pour rien» en autorisant les milices du Fatah à transformer la guerre des pierres en une guerre tout cours. En outre, il affirme travailler au renouvellement des cadres dirigeants du Fatah puisque des élections internes n'ont plus été organisées au sein de ce parti depuis 1988. Certains de ses dirigeants figurant toujours dans l'organigramme ont donc quitté la vie politique depuis longtemps ou sont morts sans avoir été remplacés. De plus, soutenu par les «jeunes loups» du Fatah (une classe de responsables locaux formés durant la première Intifada tel Marwan Barghouti et non de l'exil à l'étranger), il déclare vouloir accélérer la réforme de l'administration de l'AP afin de la rendre «moins corrompue» (par l'entourage d'Arafat, ndlr) et «plus proche des citoyens».

Moins médiatique que son président, peu enclin à prendre la parole devant les militants afin de les galvaniser, Abbas se veut plus «réaliste» que les «grognards» du Fatah. En tout cas, depuis sa nomination à la fonction de premier ministre de l'AP (un portefeuille qu'Arafat a longtemps refusé de lui confier), une impitoyable guerre de couloirs se déroule à tous les niveaux entre les partisans des deux hommes. Exemple parmi de nombreux autres: la semaine dernière, Abbas a demandé au directeur de la «Palestine Broadcasting Corporation» (PBC), la radio télévision officielle de l'AP, d'arrêter les attaques anti-israéliennes sur les ondes afin de «calmer le terrain». Le directeur lui a fermement répondu qu'il ne bougerait pas tant que l'ordre n'aurait pas été donné par la «Moukhata», le quartier général d'Arafat. Ce qui a d'ailleurs été fait quelques heures plus tard mais au terme d'une longue négociation entre l'entourage du premier ministre et celui du président de l'AP.

Des incidents de ce type, il s'en produit des dizaines par jour. A propos de la nomination de fonctionnaires dans les administrations civiles (où les partisans d'Arafat et ceux d'Abbas intriguent pour conquérir chaque poste), à propos de la reprise des contacts de type technique avec l'Etat hébreu, mais également au niveau des dix polices et services de sécurité de l'AP. Car malgré les réformes imposées par la communauté internationale, ceux-ci restent majoritairement contrôlés par des proches du président palestinien. Certains de leurs responsables refusent donc d'exécuter les ordres d'Abbas et ceux de Mohamed Dahlan, son ministre de la Sécurité intérieure, en prétextant qu'ils «ne sont pas là pour exécuter les volontés de Tel-Aviv et de Washington».