Il y a encore quelques jours, de telles annonces auraient été inimaginables. Pourtant, dimanche, pêle-mêle, une entreprise israélienne et une société émiratie ont noué un partenariat dans la lutte contre le Covid-19, Tel-Aviv et Abu Dhabi ont établi des liaisons téléphoniques et, déjà, les journaux bruissent de rumeurs sur les rencontres qui vont suivre. Dans les prochaines semaines, les deux pays devraient signer des accords bilatéraux sur divers sujets et, surtout, évoquer l’ouverture d’ambassades respectives.

Jeudi soir, Israël et les Emirats arabes unis ont brisé un tabou: pour la première fois, un pays du Golfe établit des relations officielles avec l’Etat hébreu. Les deux coopéraient déjà en sourdine, mus tant par des intérêts économiques que par leur détestation d’un ennemi commun, l’Iran, dont ils cherchent à contenir les visées hégémoniques dans la région. Mais ce rapprochement inédit fait surtout voler en éclats l’Initiative de paix arabe de 2002, socle d’un consensus au sein de la Ligue arabe. Les pays membres se sont engagés à refuser toute normalisation avec Israël tant que ce dernier ne s’est pas retiré des territoires palestiniens occupés et n’avait pas accepté l’établissement d’un Etat palestinien indépendant avec pour capitale Jérusalem-Est.

Le changement de paradigme est une victoire incontestable pour Israël. Tel-Aviv a signé un accord avec une monarchie du Golfe sans «avoir à se retirer d’aucun territoire», s’est félicité dimanche le premier ministre, Benyamin Netanyahou, vantant un accord «historique». Désormais, les Israéliens s’amusent à tenter de deviner: qui sera le prochain sur la liste? Arabie saoudite et Bahreïn sont en tête des pronostics ces jours.

«C’est un accord spectaculaire et les Israéliens sont très enthousiastes. Ils espèrent avec impatience pouvoir bientôt non seulement visiter Dubaï et Abu Dhabi mais aussi tisser des relations économiques solides» avec cette fédération de sept émirats, 30e puissance mondiale, juge Gayil Talshir, professeure de sciences politiques à l’Université hébraïque de Jérusalem. Désormais, le premier ministre israélien le plus pérenne de l’histoire du pays laisse «un héritage dont il pourrait être fier», si les relations venaient à se concrétiser dans les prochains mois par une réelle normalisation, ajoute la chercheuse.

Sauf que son camp espérait qu’il resterait dans les annales israéliennes pour un autre projet: celui de l’annexion d’une partie de la Cisjordanie occupée, illégale aux yeux du droit international. Benyamin Netanyahou l’a promise depuis près d’un an, avec le soutien tacite des Etats-Unis, qui semblait s’être tiédi ces derniers mois. Or, tel qu’annoncé par les Emirats et le président américain, l’accord conclu jeudi implique que l’Etat hébreu renonce à ses ambitions. «Les Etats-Unis ont demandé à Israël de reporter temporairement l’annexion», a nuancé le premier ministre israélien, affirmant qu’il était toujours tenu par cette promesse.

La victoire diplomatique n’a donc pas resserré les rangs autour du premier ministre, loin de là. «Netanyahou nous a vendus… Laissons quelqu’un d’autre prendre la direction du Likoud. Nous avons raté une occasion historique unique qui ne se reproduira plus», a ainsi réagi David Elhayani, président du Conseil de Yesha, la principale organisation représentant les colons, pourtant un proche du premier ministre. «Toute la droite, pas seulement les colons, était focalisée sur l’annexion» et elle est désormais «sous le choc», considère Gayil Talshir. «Il y a de profondes fractures dans son camp désormais et Netanyahou ne va pas tenter de convoquer de nouvelles élections maintenant», alors qu’il semblait en considérer l’idée ces dernières semaines.

L’accord a aussi ridiculisé les partenaires de coalition du premier ministre, qu’il n’a pas jugé bon d’impliquer dans les négociations avec Abu Dhabi et Washington. Et il n’a pas apaisé la colère des manifestants qui, depuis des semaines, chaque samedi soir viennent réclamer le départ du premier ministre sous ses fenêtres à Jérusalem. Ils étaient encore plus d’une dizaine de milliers ce 15 août. «Je suis content mais nous ne sommes pas dupes: cet accord est un moyen pour Netanyahou de tenter d’échapper à son procès pour corruption. Nous ne souscrivons pas», affirme Ben Avev, venu se mêler à la foule vêtu d’une thawb, la robe blanche traditionnelle que portent les hommes dans le Golfe, en signe de soutien à ce rapprochement inédit. Sur le carton qu’il tient à la main, le jeune Israélien a inscrit ce slogan: «Hi Dubaï, Bye Bibi». «Salut Dubaï! Adieu Bibi», le surnom du premier ministre israélien.