Proche-Orient

Entre Israël et la Palestine, un miroir

Israéliens et Palestiniens ont beaucoup de points communs. Leur histoire paraît souvent jouer sur des mimétismes. Exemples par le tir de roquettes, le terrorisme et, peut-être, le retour de la raison

Entre Israël et la Palestine, un miroir

Proche-Orient Israélienset Palestiniens ont beaucoup de points communs

Leur histoire paraît souvent jouersur des mimétismes

Exemples par le tir de roquettes,le terrorisme et,peut-être, le retourde la raison

La place est méconnaissable. Tout au bout de la rue des Prophètes, elle a été incorporée au vaste plan de réaménagement de Jérusalem entrepris par les autorités israéliennes. L’objectif? Moderniser la cité sainte mais aussi, en améliorant les diverses voies d’accès, finir de gommer la ligne de partage entre les deux parties de la ville, juive à l’Ouest, musulmane et chrétienne à l’Est. Le nom de la place, lui, n’a pas changé depuis un demi-siècle: Kikar Ha’Davidka, ou square Davidka. Illuminé de nuit, abondamment photographié de jour, un petit mémorial explique les raisons de cette appellation.

Comme pour mieux montrer le propos, la sculpture est placée derrière un pan de mur. La voilà, la Davidka, qui joua un rôle non négligeable lors de la guerre qui suivit la création de l’Etat d’Israël en 1947, en projetant des obus par-dessus les obstacles, les monts et les murs. Mis au point par David Leibowitch et utilisé par la Haganah, l’armée clandestine juive, le mortier faisait «plus de bruit que de mal», dit de lui le site touristique Jerusalem.com. Cela n’empêcha pas la Davidka de «libérer» pratiquement à elle toute seule la ville de Safed, en Galilée, dans le nord d’Israël. Ce mortier fut aussi mis à contribution pour faire détaler les armées et les populations arabes autour de Jérusalem. C’est «le fruit du génie juif», disent de cette invention les sites officiels israéliens, lorsqu’ils ne parlent pas carrément de «miracle». C’est le triomphe de David sur Goliath.

Une impression de déjà-vu? De l’autre côté de murs et de barrières de sécurité bien réels, une autre mythologie répond évidemment à celle-ci. Les milliers de roquettes qui se sont abattues ces dernières semaines sur Israël ont amené plus d’une fois les passants en vadrouille sur le square Davidka à courir se réfugier dans les abris. Or, ces roquettes (accompagnées désormais de missiles bien plus puissants) ont un nom, elles aussi: ce sont les El-Qassam. La branche clandestine du Hamas leur a donné le nom d’un héros national, le professeur Izzedine el-Qassam, qui s’opposa dans les années 1930 au pouvoir colonial britannique ainsi qu’au sionisme. Il créa, déjà, une organisation secrète qui se fondait sur les valeurs musulmanes. Et il fut rapidement éliminé par les Anglais. Ici, c’était Goliath qui triomphait face à Izzedine.

L’interminable conflit israélo-palestinien est aussi un miroir, dans lequel se reflètent les deux belligérants. Sur quel autre modèle pouvait s’appuyer le mouvement national palestinien, sinon sur celui d’un rival israélien victorieux à ses dépens? La série de photos de l’artiste JR, qui montre de manière ironique des visages de Palestiniens ou d’Israéliens qui pourraient facilement être interchangeables (voir l’illustration de cette page) dit assez la proximité qu’entretiennent les deux peuples, Le grand poète palestinien Mahmoud Darwich l’évoquait autrement: «Nous pourrions échanger nos noms, tu pourrais trouver/une ressemblance subite entre nous.»

Dans ces vers, Darwich fait mine de jeter aux oubliettes tout autant l’histoire que les sentiments nationalistes. Ces derniers ne cessent pourtant de revenir au galop, au gré des nouvelles éruptions de violence. Presque oubliées, désormais, les roquettes El-Qassam, tandis que l’armée israélienne révisait ses objectifs initiaux pour s’en prendre au réseau de tunnels qui avaient transformé Gaza en un fromage d’Emmental.

Dans un texte récent, l’historien britannique Gerard De Root soulignait avec brio l’angoisse que peuvent provoquer ces tunnels qui, à l’instar d’un cheval de Troie, permettent à l’assaillant de se trouver soudainement au-delà des barrières de défense ennemies. C’était pour mieux affirmer que de tels tunnels n’ont jamais à eux seuls permis de modifier le cours d’une guerre. «Les tunnels constituent le conduit parfait pour acheminer la terreur», concluait l’historien dans son texte publié par le Washington Post.

A défaut de valeur militaire, reste néanmoins le mythe. Nous sommes en l’an 132 et le héros juif Shimon bar Kokhba mène le soulèvement contre les légions romaines de l’empereur Hadrien. La Judée est sous le joug de l’Empire, même le Temple de Jérusalem n’est plus alors qu’un lointain souvenir. Les forces d’occupation sont trop puissantes. L’armée juive de Judée tente alors le tout pour le tout: elle décide de creuser des tunnels afin de surprendre et de démoraliser les Romains. Mal lui en a pris. Rome répliquera sans faire montre du moindre quartier. Elle pratiquera la terre brûlée et décimera la population jusqu’à la faire plier.

A l’époque, pour faire pièce à ces exactions, le recours au droit international humanitaire n’existait pas, bien entendu. Pas plus que l’expédiant du concept de «terroriste» pour disqualifier d’entrée, en bloc, l’une des deux parties en conflit.

La question du terrorisme, pourtant, est depuis longtemps liée à cette région. Comme l’ont rappelé ceux que l’on qualifiait il n’y a pas très longtemps de «nouveaux historiens israéliens», ce sont bien les forces extrémistes juives de l’Irgoun qui ont été les premières à introduire ces méthodes dans leur combat contre le pouvoir britannique. En 1946, l’attentat contre l’hôtel King David, à Jérusalem, fit 91 morts et plusieurs dizaines de blessés. Mais c’est bien le commandement britannique qui se vit obligé d’endosser une partie de la responsabilité vis-à-vis des victimes. Après tout, l’Irgoun n’a-t-il pas maintenu qu’il avait annoncé son attaque à l’avance, par un coup de téléphone, et qu’il avait recommandé l’évacuation du bâtiment?

L’avertissement, à l’époque, n’avait pas été pris au sérieux. Mais l’usage de cette annonce préalable s’est étendu, jusqu’à se généraliser, dans les deux camps, lors de la récente offensive israélienne. Autant que de prévenir, le but était pourtant souvent d’effrayer encore davantage. Le Hamas transmettait en direct, sur sa télévision, le compte à rebours de certaines mises à feu de ses missiles, avant que les sirènes se mettent à hurler du côté israélien.

Dans sa première œuvre de fiction, L’Aube, parue en 1961, Elie Wiesel place son narrateur, Elisha, dans la peau d’un futur terroriste de l’Irgoun qui devra se faire violence et piétiner ses propres valeurs pour assassiner un officier britannique maintenu en otage. En passant à l’acte, il s’exécute d’une certaine manière lui-même, conclut le livre. Il hait son ennemi parce qu’il hait sa propre haine envers lui.

Ce mécanisme est devenu un grand classique dans la région. C’est l’ancienne première ministre Golda Meir qui l’avait énoncé avec le plus de clarté, une décennie plus tard, dans sa phrase restée célèbre: «Nous pouvons pardonner aux Arabes de tuer nos enfants, mais nous ne pouvons pas leur pardonner de nous forcer à tuer leurs enfants.»

Cette victimisation à rebours s’accompagne ipso facto de l’exonération de ses propres actes. «Le Hamas est responsable des morts de civils [à Gaza]», affirmait ces jours le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, à mesure que les bombes israéliennes s’abattaient sur la frange palestinienne. «Le Hamas n’essaie pas seulement de tuer nos gens. Il sacrifie ses propres gens, délibérément, cyniquement et de manière horrible.»

Dans ce même registre, le porte-parole de la branche armée du Hamas, Abou Obeida, n’était pas en reste. Grosso modo au même moment, s’adressant aux Israéliens qui vivent près de Gaza, il déclarait: «Nous vous conseillons de ne pas retourner dans vos maisons. Netanyahou est en train de jouer avec vos vies pour obtenir un gain politique.»

Voilà longtemps que cette sorte de mimétisme pratiquement déclaré de part et d’autre sert de munitions supplémentaires à tous les extrémismes, particulièrement lors de chaque nouvel accès de fièvre. Ancien président du parlement israélien, aujourd’hui en rupture de ban avec la classe politique de son pays, Avraham Burg résume le résultat de manière tranchante: «Nous sommes les bons et eux, ce sont les ennemis ultimes. Plus l’adversaire est méchant, et plus nous sommes bons.» Un enchaînement implacable, qui ne laisse plus guère de place à la mesure.

Membre fondateur de l’association Breaking The Silence, composée d’anciens soldats israéliens qui dénoncent les agissements de l’armée dans les territoires palestiniens, Yehuda Shaul avait ce cri du cœur: «Que sommes-nous devenus?» Pour lui, il ne fait pas de doute que «le Hamas est un ennemi cruel et cynique». Mais il appelait à se concentrer sur les seules actions israéliennes. A briser, en somme, ce mécanisme de mimétisme.

Quant à l’Autorité palestinienne, en Cisjordanie, elle tentait avec plus ou moins de bonheur un exercice comparable, essayant de freiner les tirs de roquettes du Hamas. Au fait, son chef, Mahmoud Abbas, est né quelque part en Galilée, sur les hauteurs du lac de Tibériade. Il n’était encore qu’un tout petit enfant lorsque le son de la ­Davidka se mit à tonner et que les obus commencèrent à pleuvoir autour de Safed. Avec des milliers d’autres Palestiniens, il n’eut d’autre choix que de prendre la fuite.

L’arme de «terreur» des juifs de Judéeface aux Romains?Les tunnels

Mahmoud Abbas n’était qu’un enfant lorsqu’il dut fuir les obus qui s’abattaient sur sa ville

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