Afrique

Entre l'Egypte et l'Ethiopie, une impasse sur le Nil 

Les négociations sont dans l’impasse sur la construction par l’Ethiopie d’un méga-barrage sur le Nil. L’Egypte est en train de perdre sa mainmise sur le plus grand fleuve d’Afrique

L’Ethiopie et l’Egypte sont condamnées à s’entendre mais elles n’y parviennent toujours pas. De nouvelles négociations sur l’immense barrage que l’Ethiopie est en train de construire sur le Nil bleu, principal affluent du Nil, ont capoté jeudi à Addis-Abeba. Les deux pays s’étaient donné jusqu’au 15 janvier pour parvenir à un accord. C’est désormais mission impossible.

Lire aussi: Barrage géant de la discorde sur le Nil Bleu

Pendant ce temps, l’Ethiopie poursuit les travaux au pas de charge. L’ouvrage de 1,8 km de long et haut de 145 mètres, ce qui en fera le plus grand d’Afrique, doit commencer à produire de l’électricité fin 2020. Il sera pleinement opérationnel en 2022. Pour qu’il fonctionne à plein régime, il restera à remplir le lac de rétention, ce qui prendra des années.

Lire également: Egypte-Ethiopie: les eaux de la colère

Le rythme de remplissage est l’un des points d’achoppement des discussions entre l’Ethiopie et l’Egypte. La première souhaite remplir le lac de rétention le plus rapidement possible. En Ethiopie, où 60% de la population n’a pas accès à l’électricité, ce barrage, baptisé «Renaissance», est vu comme essentiel pour assurer le décollage économique du pays.

Selon le ministre de l’Eau d’Ethiopie, Seleshi Bekele, son pays a proposé un remplissage en sept ans maximum. Pour sa part, l’Egypte, qui craint une baisse du débit du Nil en cas de montée des eaux trop rapide, aurait insisté pour un remplissage en 21 ans. De nouvelles tractations doivent se tenir à Washington, de précédents rounds aux Etats-Unis n’avaient pas eu davantage de succès. L’Ethiopie et l’Egypte discutent en vain depuis 2011, date du début du chantier.

Cause nationale vs menace existentielle

Le projet a bénéficié de financements chinois, mais après le retrait des autres bailleurs de fonds internationaux inquiets de l’impact environnemental, l’Ethiopie a surtout dû compter sur elle-même. Un grand emprunt auprès des Ethiopiens a ainsi été lancé et la construction du barrage a été promue cause nationale. Le premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, récent Prix Nobel de la Paix, affirmait en octobre qu’un million de compatriotes défendraient le barrage si nécessaire.

Car l’Egypte, dont le destin est intimement lié au Nil, considère le barrage comme une menace «existentielle». Le fleuve assure à l’Egypte 90% de son approvisionnement en eau, une ressource vitale dans ce pays majoritairement désertique. Le Caire craint aussi pour l’agriculture, toujours le premier secteur d’activité, ainsi qu’une baisse de la productivité de ses propres barrages.

Le contentieux entre l’Ethiopie et l’Egypte ne date pas du chantier de la Renaissance. A la fin du XIXe siècle, l’Egypte, qui occupait alors une grande partie du Soudan, avait tenté en vain d’annexer les sources du Nil bleu, se heurtant à l’armée éthiopienne. En 1979, en concluant les accords de paix de Camp David avec Israël, le président Anouar el-Sadate déclarait que le seul enjeu méritant une nouvelle guerre serait l’eau, un avertissement à l’Ethiopie.

L’avenir des grands barrages en question

«L’Egypte n’est plus la puissance hégémonique qu’elle était dans la région. Elle devra se faire une raison, commente Ronald Jaubert, professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID). L’Egypte bénéficie de droits très avantageux hérités de l’époque coloniale britannique. Le Caire continue ainsi d’invoquer un accord datant de 1929, confirmé trente ans plus tard, qui lui attribue les deux tiers de volume des eaux du Nil. Les pays en amont ont depuis tenté un rééquilibrage. Ils ont créé en 1999 l’Initiative du bassin du Nil, censée régler les contentieux et à laquelle l’Egypte fait aussi partie.

«Malgré les déclarations martiales, une guerre de l’eau entre l’Ethiopie et l’Egypte est peu probable», prédit toutefois Géraldine Pflieger, directrice de l’Institut des sciences de l’environnement à Genève. Rares ont été les conflits ouverts par des Etats à cause de l’eau. Exemple le plus connu, le détournement des eaux du Jourdain a déclenché la guerre des Six-Jours entre Israël et les Etats arabes en 1967, mais il y avait bien d’autres raisons à l’affrontement.

Sur l’avenir des méga-barrages, la spécialiste est plus nuancée. «Ce n’est pas de l’énergie verte en raison de l’impact sur la biodiversité ou à cause de l’engloutissement de terres fertiles. En Europe, les grands barrages ne sont plus possibles, car ils provoqueraient d’énormes résistances. Dans des pays moins démocratiques, comme la Chine, ou lorsque prime l’impératif du développement, ils ont encore de l’avenir», analyse Géraldine Pflieger. Ces grands chantiers permettent, selon elle, de mobiliser la population derrière un projet national, rôle joué par les grands barrages en Suisse. Le groupe helvétique ABB a d’ailleurs participé au chantier éthiopien mais il n’est aujourd’hui plus impliqué.

Publicité