Officiellement, la guerre qui a éclaté samedi entre l'Ethiopie et l'Erythrée a pour motif un désaccord de frontière, quelques centaines de kilomètres carrés caillouteux de part et d'autre de la ville éthiopienne de Badmé, que l'Erythrée occupe depuis l'an dernier suite à un épisode précédent du prétendu conflit territorial. Autour de ce prétexte géographique que le reste du monde peut logiquement qualifier d'«absurde» ou de «futile», les deux armées s'affrontent sans états d'âme et à l'abri pour l'instant d'observateurs indépendants.

A en croire les agences de presse des deux parties, l'Ethiopie a utilisé sa force aérienne sur la ligne de front et affirme avoir «capturé des positions militaires clés». Ce recours à la force aérienne, reconnu par Addis-Abeba, viole le moratoire signé en juin sous l'égide des Etats-Unis. L'Erythrée affirme pour sa part opposer une forte résistance et avoir mis en déroute deux brigades (environ 4000 hommes). Il est impossible à ce stade de connaître le nombre des victimes militaires et civiles de ce conflit renaissant mais on peut savoir qu'il tournera à la catastrophe si les médiations africaines et occidentales échouent. Car ses motifs, s'ils sont décourageants, sont aussi malheureusement profonds.

Accès aux ports

L'Erythrée a gagné son indépendance en 1993 après près de trente ans de guérilla contre une dictature éthiopienne appuyée jusqu'à sa chute en 1991 par l'URSS. Pendant leurs premières années d'exercice du pouvoir, les vainqueurs érythréens à Asmara et leurs amis à Addis-Abeba, qui avaient combattu ensemble le régime du colonel Mengistu, se promirent entraide et solidarité. Le président de l'Erythrée, Issaias Afeworki, et son homologue éthiopien, Meles Zenawi, étaient des amis personnels. Le traité qui devait régir la coopération entre les deux pays était des plus généreux, la principale inquiétude des Ethiopiens, l'accès aux deux ports maintenant érythréens sur la mer Rouge, Massaoua et Assab, fut réglée par un accord de zone franche. L'espoir était permis.

La bonne volonté réciproque ne résista cependant pas au poids de l'histoire. Pour assurer l'unité d'une nation mosaïque, le président érythréen promulgua chez lui un modèle centralisateur nourri par la fierté de l'indépendance nationale fraîchement conquise. L'introduction en 1997 d'une nouvelle monnaie nationale, le nacfa, à la place du birr éthiopien, faisait partie du plan. Elle fut très mal tolérée par Addis. Les relations commerciales entre les deux pays en souffrirent, ainsi que la gestion et l'usage des deux ports de Massaoua et Assab. Les Ethiopiens proposèrent de fonder le prix des marchandises sur le dollar, ce que les Erythréens refusèrent, voyant dans cette proposition un déni de leur droit à l'indépendance. De part et d'autre les soupçons augmentèrent. Sur les quais, marchands érythréens et éthiopiens s'accusèrent de fraude ou d'abus. Dans les capitales, les deux banques centrales dont dépendait un éventuel arrangement perdirent toute volonté de coopération.

L'ambiance se détériora d'autant plus qu'en Ethiopie même, où le président Zenawi avait choisi le modèle fédératif laissant à chacune des grandes ethnies une large autonomie, le pouvoir de la capitale s'affaiblissait au profit du pouvoir des Tigréens, voisins directs de l'Erythrée mais souvent mal disposés envers elle. Ce déséquilibre, de plus en plus mal supporté par les populations du Sud et du centre, et surtout par l'ethnie amhara, l'ancienne élite nationale hostile au fédéralisme et traumatisée par la perte de l'Erythrée, plaça le président dans la situation d'avoir à prouver sa loyauté à l'histoire et la grandeur éthiopiennes. La tentation d'utiliser ses différends avec l'Erythrée fut assez forte pour lui faire oublier son amitié avec Issaias Afeworki et le précipiter dans la guerre. C'est le prix qu'il pense devoir payer pour ne pas laisser s'installer en Ethiopie de sanglants règlements de comptes entre des populations non réconciliées. L'Erythrée est ainsi placée dans le rôle du bouc émissaire, de l'ennemi étranger commun à toutes les ethnies éthiopiennes.

C'est cette situation de fond que la diplomatie internationale devra examiner si elle veut avoir la moindre chance d'apaiser la région. Lundi, au nom de l'Union européenne, le ministre allemand des Affaires étrangères, l'écologiste Joschka Fischer, lançait un appel aux deux parties pour qu'elles renoncent aux combats aériens. Les Verts allemands, qui avaient soutenu l'indépendance érythréenne, ont l'avantage de ne pas méconnaître la région.