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Migrants secourus par une ONG espagnole. Juillet 2017
© Santi Palacios / AP

Méditerranée

Entre la Libye et l'Italie, un accord en eaux troubles contre les migrants

Rome est accusé d’avoir traité avec des milices de passeurs pour endiguer le flux de candidats à l’exil au départ des côtes libyennes

Pour l’heure, en mer, il ne reste plus que l’Aquarius et le navire de l’ONG espagnole Proactiva Open Arms. Mardi 12 septembre, le navire affrété conjointement par SOS Méditerranée et Médecins sans frontières a bien été appelé pour secourir 120 personnes en détresse, à bord d’un canot pneumatique, mais ceux-ci ont finalement été recueillis par un bateau militaire allemand. Pour le reste, au large des côtes libyennes, il règne un calme étrange: avec 3900 personnes secourues en Méditerranée en août, contre plus de 21 000 l’an passé à la même période, l’afflux de réfugiés s’est soudainement arrêté. La tendance est très nette: sur les huit premiers mois, le nombre de passages de Libye vers l’Italie diminue d’environ 20% par rapport à 2016.

Lundi 4 septembre, le pionnier des secours dans la zone, MOAS, une ONG créée en 2014 par un richissime couple italo-américain et basée à Malte, annonçait son retrait. Son navire, le Phœnix, est parti vers l’Asie où il doit aller porter secours aux Rohingyas cherchant à fuir les persécutions birmanes, en mer d'Andaman. Dans le communiqué annonçant le départ du Phœnix, l’ONG en expliquait les raisons: «Nous ne voulons pas participer à un mécanisme par lequel, tandis que l’on prodigue assistance et secours en mer, il n’y a aucune garantie d’accueil dans des ports et lieux sûrs.» Plus explicite, elle ajoutait: «En ce moment, ce qui se passe en Libye n’est pas clair.»

Un accord avec les gangs de Sabratha?

En effet, si le gouvernement italien assure que la principale raison de la spectaculaire diminution du nombre de sauvetages est l’équipement – sur fonds européens – des gardes-côtes libyens à la fin du printemps, ainsi que la mise au pas des ONG humanitaires accusées, par leur présence en mer, de constituer un appel d’air pour les candidats à l’émigration, chacun voit bien que l’explication de ce phénomène est à chercher du côté de la Libye. Et plus précisément à Sabratha, cité côtière de la Tripolitaine (ouest) devenue ces dernières années la principale plateforme de départs de migrants vers l’île italienne de Lampedusa, distante d’à peine 300 kilomètres.

Depuis son entrée en fonctions en décembre 2016, le ministre italien de l’Intérieur, Marco Minniti, n’a pas ménagé ses efforts pour tenter d’arrêter le flux de migrants. Il a multiplié les rencontres avec les dirigeants locaux, maires et chefs de tribu en Libye, assurant chacun de sa volonté d'«écouter leurs besoins» et de les «aider». Aurait-il pactisé avec des groupes armés, voire avec les trafiquants eux-mêmes, pour parvenir à ses fins, au risque de renforcer ou même de légitimer certaines milices proches du crime organisé? C’est ce qu’affirment plusieurs sources libyennes.

«Il y a un accord entre les Italiens et la milice d’Ahmed al-Dabbashi», confirme au Monde, sous le sceau de l’anonymat, une personnalité de Sabratha, jointe par téléphone, qui précise: «L’ancien trafiquant combat aujourd’hui le trafic.» Ahmed al-Dabbashi, surnommé Al-Ammu («l’Oncle»), est le chef de la Brigade des martyrs Anas al-Dabbashi – nom d’un cousin tué pendant la révolution de 2011 –, qui dominait jusqu’en juillet le trafic de migrants à partir de Sabratha.

Un «Oncle» tout-puissant

Issu d’une famille omnipotente de la ville – elle compte un ancien ambassadeur aux Nations unies comme l’ancien chef local de l’organisation Etat islamique (EI) –, «l’Oncle» était un parrain incontournable dans cette zone. Si puissant que Rome, déjà, avait conclu un accord avec lui pour assurer la sécurité du complexe gazier d’ENI, compagnie italienne d’hydrocarbures, à Mellitah, à l’ouest de Sabratha.

La subite collaboration d’Ahmed al-Dabbashi serait donc la clé du tarissement des flux migratoires vers l’Italie. Selon le Corriere della Sera du 9 septembre, des responsables de la police libyenne ont affirmé que «l’Oncle» avait eu des contacts avec des responsables italiens avant de recevoir 5 millions de dollars pour bloquer les départs de bateaux. Le maire de Sabratha, Hassen Dhawadi, ne nie pas l’existence de tels contacts. «Personnellement, je peux comprendre que les accords avec Al-Dabbashi aient des aspects ambigus, a-t-il ainsi déclaré au quotidien italien. Mais contre lui, il y avait bien peu à faire. La meilleure solution était de l’intégrer, d’agir avec pragmatisme. Ce que les services de renseignement italiens et Marco Minniti, que j’ai rencontrés plusieurs fois en Libye et à Rome, ont bien compris.»

Un accord qui suscite la polémique en Italie

La révélation de ces pratiques occultes de Rome en Tripolitaine a fait polémique en Italie. «Nous nous sommes mis à la merci de ceux qui étaient des trafiquants et aujourd’hui gèrent l’anti-trafic, a ainsi fustigé Emma Bonino, ex-ministre des Affaires étrangères. C’est inacceptable et ça se retournera contre nous.» Le gouvernement de Rome, lui, dément. Le 9 septembre, Marco Minniti a qualifié ces accusations d'«infondées». Les Italiens préfèrent mettre en avant leur coopération officielle avec la mairie de Sabratha, vitrine plus présentable mais dépourvue de réels pouvoirs.

Ces résultats sont-ils durables? Ce n’est pas la première fois qu’une cité côtière de la Tripolitaine verrouille brutalement l’accès à la mer. Tel avait été le cas de Zouara, ville berbère située à proximité de la frontière avec la Tunisie, qui avait été la «capitale» libyenne de la contrebande de migrants jusqu’en 2015. L’été de cette année-là, un naufrage ayant rabattu sur les plages près de 200 migrants noyés avait provoqué un tollé contre les passeurs.

Le conseil municipal avait confié cette tâche à une milice d’hommes encagoulés. Les résultats avaient été immédiats à Zouara, mais les réseaux s’étaient ensuite redéployés un peu plus à l’est, à Sabratha, qui s’imposa dès lors comme la principale plateforme de départs.

Le même processus va-t-il se reproduire après la «fermeture» de Sabratha? Déjà, à Zouara, des tiraillements se font jour. «Les gens de Zouara sont très frustrés, car la commune n’a reçu aucune aide pour sa lutte contre les passeurs, s’indigne un résident de Zouara joint par téléphone. Pourquoi les gens de Sabratha sont-ils soutenus et pas nous? Cela pourrait encourager certains à reprendre le trafic.»

Faut-il y voir un signe? Fin août, un bateau où avaient embarqué 120 migrants a coulé au large des côtes tunisiennes. Selon l’unique survivant, récupéré par le Croissant-Rouge tunisien, l’esquif était parti de Zouara. Par ailleurs, d’autres localités libyennes ont récemment enregistré un regain d’activité en matière de contrebande de migrants. Le navire de secours Aquarius a ainsi sauvé des migrants ayant quitté Khoms et Garabulli, à l’est de Tripoli, sites qui pourraient s’imposer comme de nouveaux centres de départ.

Les migrants deux fois damnés

A Sabratha, la situation demeure trouble. «L’Oncle» est-il vraiment fiable? «Il peut changer d’avis à tout moment», met en garde une source locale. Surtout, il est le seul parrain à être impliqué dans l’accord. Deux autres gros contrebandiers, le «Docteur» Mossab Abou Grein et un autre, surnommé Mohamed «al-Bible», ses principaux concurrents, restent à l’écart. D’où une certaine confusion qui continue de régner sur les plages de Sabratha. Selon un migrant sénégalais contacté par téléphone et qui attend sur place d’embarquer pour l’Italie, «aucune milice n’empêche les bateaux de prendre la mer».

Par contre, la plupart des canots sont interceptés une fois au large, et pas forcément par les gardes-côtes, avant d’être renvoyés sur la terre ferme. «Là, nous sommes torturés pour payer un nouveau départ», explique le jeune Sénégalais originaire de Casamance. L’extorsion des migrants se poursuit ainsi de plus belle sous couvert d’endiguement du flux. A aucun moment les migrants ne se voient expliquer par les passeurs – liés ou non à la milice de «l’Oncle» – que la route de la mer est désormais close. Bien au contraire, l’illusion est maintenue pour continuer le racket. A Sabratha, les réseaux sont toujours à la manœuvre mais les statistiques ne le disent pas, ou pas encore.

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