On l'appelle «le boucher de Bakou» et il a la réputation de vendre les meilleures saucisses de tout le quartier. Des saucisses 100% pur porc, élaborées dans un kibboutz dont Pinhas garde l'adresse pour lui: secret professionnel. Il y a quelques années, le jovial Pinhas n'aurait pas pu commettre pareille entorse à la loi juive. Mais aujourd'hui, on ne prête pas plus attention à la présence de cette viande impure qu'aux bières bulgares, à la vodka ukrainienne ou au chocolat moscovite soigneusement rangés sur les rayons. «Le boucher de Bakou» a transporté son Azerbaïdjan natal à Ashdod, comme les quelque 60 000 immigrants d'ex-Union soviétique qui ont fait de cette ville balnéaire une petite Russie sur Méditerranée.

A l'échelle du pays, cette vague d'immigration n'est pas seulement en train de transformer en profondeur la relation qu'Israël entretient avec le judaïsme. Elle provoque aussi un formidable bouleversement politique: près d'un électeur sur cinq est un «Russe», comme ils s'appellent eux-mêmes, ce qui en fait le groupe ethnique le plus déterminant du pays. Tous les jours, à l'approche du scrutin du 6 février, les conseillers d'Ehud Barak et d'Ariel Sharon rivalisent d'inventivité pour le conquérir. Les spots télévisés des deux candidats sont systématiquement sous-titrés en russe. Mettant en avant ses origines est-européennes, Sharon s'adresse même aux électeurs dans leur langue, autant que ses connaissances le lui permettent.

Mais les sondages le disent: ces appels du pied n'ont eu, jusqu'ici, aucun résultat. Pinhas hésite, lui aussi. «Barak, c'est le candidat de l'intelligentsia et des classes instruites, mais pour l'instant, il ne fait que parler. Sharon, c'est celui des partisans de la manière dure. Et moi, où je suis là-dedans?», demande-t-il, gesticulant avec son grand couteau de boucher.

Dans l'ensemble, il est vrai, les Russes penchent clairement pour le candidat de droite. Son passé militaire, le statut de héros national qu'il revendique: autant d'arguments qui font mouche au sein d'une population tardivement convertie à la démocratie. Les chefs des partis «russes», à l'instar de Nathan Charansky (Yisrael Ba'aliya) font outrageusement campagne aux côtés du général Sharon. Mais l'Intifada et tout ce qu'elle a soulevé de haine et de dangers, a secoué les habitudes.

«J'ai passé des années à tout faire pour fuir la violence ethnique, je ne vais pas la laisser me rattraper», explique Ela Lieberman, T-shirt large et casquette vissée sur la tête. Ancien professeur de philosophie à Odessa, la soixantaine bien entamée, elle est arrivée en Israël il y a moins de trois ans. Comme beaucoup de ses compatriotes, elle n'a pas eu le courage d'apprendre l'hébreu, contrevenant à ce qui est la règle absolue de tout nouvel Israélien. Mais Ela se sent néanmoins suffisamment concernée pour distribuer des tracts appelant à voter pour Ehud Barak. «En Ukraine, nous avons eu la Moldavie à nos portes, puis la Yougoslavie, et ce qui arrivera encore. Voter Sharon, c'est plonger Israël dans le même engrenage catastrophique.»

Devant la militante, les «Russes» profitent par centaines de la chaleur quasi estivale pour déambuler dans l'allée qui mène au «marché de la mer». Où des dizaines de gens, surtout des retraités, ont étalé leurs «richesses». Vieux bibelots ou tournevis rouillés ramenés du Nord, samovars et médailles militaires inutilisables, habits bon marché: la vie n'est pas toujours simple, même si, grâce à leur niveau de qualification et à leur richesse culturelle, les Russes sont les immigrants récents les mieux intégrés en Israël. Au plus fort de la vague d'immigration, c'étaient les préoccupations pratiques qui guidaient le vote russe. Mais ce temps est révolu. Avec l'importance qu'a pris cette communauté, elle réclame des égards.

«Goûts traditionnels»

Au centre d'Ashdod, un conservatoire et une salle de concert et d'opéra viennent d'être inaugurés: Russes, les professeurs, Russes, les musiciens, les chanteurs et les danseurs de ballet. C'est le maire adjoint, russe lui aussi, qui est allé chercher la directrice à Saint-Pétersbourg, ne trouvant pas sur place une pointure assez grande pour ses ambitions. «Rachmaninov, Tchaïkovski ou Moussorgski font salle comble, mais dès que nous nous écartons des goûts traditionnels, c'est le fiasco assuré», se lamente Sarah Seri, l'une des responsables. En politique comme en musique. Rarement aussi sollicités que durant cette campagne, les Russes d'Israël exigent désormais davantage que de simples sous-titres sous les messages électoraux.