De l'aveu même de son auteur, Mark Malloch Brown, l'attaque a été «très, très soigneusement» pesée, à la virgule près. Que disait mardi l'adjoint du secrétaire général de l'ONU? Notamment ceci: «Le discours qui atteint le cœur de l'Amérique a été largement abandonné aux détracteurs les plus virulents» de l'ONU. Autrement dit: l'image que les Américains ont des Nations unies est «stéréotypée». Ce n'est «simplement plus tenable», ajoutait-il.

Pas de quoi fouetter un chat? Ces remarques du «numéro deux» de l'ONU ont pourtant valu en retour une réplique cinglante du représentant américain, le très critique John Bolton: «Il s'agit d'une erreur très, très grave», assurait-il le lendemain à New York.

Selon lui, c'est «le peuple américain» qui se voyait ainsi critiqué, puisqu'on le juge incapable de se faire sa propre opinion. A en croire Bolton, il s'agirait même de «la faute la plus sérieuse» commise par un officiel de l'ONU depuis 1989, date à laquelle il a commencé à s'intéresser aux affaires onusiennes. L'homme réclame donc des comptes, et vite: si Kofi Annan ne désavoue pas son adjoint, a-t-il menacé, «je crains les conséquences, non seulement pour les réformes de l'ONU, mais aussi pour l'organisation dans son ensemble».

Les Etats-Unis sont les principaux contributeurs des Nations unies, qui paient 22% de leur budget. Et la nomination de Mark Malloch Brown, devenu vice-secrétaire général en avril dernier, visait précisément à amadouer les Américains en lançant un paquet de réformes musclées qui fait grincer des dents à l'intérieur de l'organisation.

Quelle mouche a donc piqué Malloch Brown en se mettant ainsi à dos ses «amis américains»? «J'ai senti que c'était quelque chose de très important à dire maintenant, car nous sommes en crise», expliquait-il, en rappelant qu'il avait aussi été très critiqué jusqu'ici par le Groupe des 77, les pays en développement opposés à la réforme de l'ONU.

De fait, Mark Malloch Brown n'est pas le seul responsable à juger «critique» la situation actuelle de l'ONU. Les Etats-Unis et le Japon, notamment, menacent en effet de couper drastiquement leurs fonds cet été si les réformes ne sont pas menées à bien. Pourtant, craignant que leur influence au sein de l'organisation puisse s'éroder, les pays en développement ont refusé jusqu'ici de donner davantage de compétences en ce sens au secrétaire général Kofi Annan.

«Crise globale»

Un autre adjoint de Kofi Annan, l'Indien Shashi Taroor, en venait ainsi à évoquer cette semaine la perspective d'une «crise globale» dans laquelle il serait «impossible de convoquer le Conseil de sécurité car il n'y aurait plus de fonds pour payer les traducteurs.» «Je ne crois pas que quiconque veuille voir l'ONU fermer ses portes, disait-il encore. Les Nations unies doivent pouvoir fonctionner en permanence. Les Casques bleus et les opérations humanitaires dépendent des employés de New York.»

Dans ses déclarations, Malloch Brown faisait, lui aussi, référence aux Casques bleus, en rappelant que l'ONU maintient actuellement 18 missions de maintien de la paix à travers le monde. Et cela, notait-il, à un meilleur coût et avec une plus grande efficacité que «des opérations américaines comparables»...

Chacun en est convaincu: à l'approche des élections américaines du «mid term» de novembre prochain, les Nations unies risquent fort de se transformer en enjeu de campagne. En attendant, l'ONU fait front: loin de se désolidariser de son adjoint, Kofi Annan a fait savoir qu'il faisait sienne la «très grave erreur» de Molloch Brown.