«Jamais je n’accepterai que les Français qui croient dans l’islam soient insultés à cause de leur foi […] Jamais je n’accepterai que d’autres religions soient insultées.» La phrase est tombée au détour d’un paragraphe sur cette «République ouverte» qu’Emmanuel Macron a défendue lundi, pour son ultime meeting parisien. Devant l’écran géant qui retransmet le discours du candidat d’En Marche!, Fatima et ses deux filles, toutes trois les cheveux recouverts d’un foulard, brandissent le drapeau français et le carton «Macron président» distribué à l’entrée.

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Applaudissements. Embrassades. «Sa République réconciliée est ouverte aux musulmans», explique cette mère de famille sexagénaire, arrivée d’Algérie dans les années 1980. Le discours, entre-temps, se poursuit sur le soutien au mariage gay, à l’adoption d’enfants par les couples homosexuels, et à l’évocation de la «famille très différente» formée par Emmanuel Macron et son épouse Brigitte, de plus de vingt ans son aînée. «Dans notre communauté, cela choque aussi», reconnaît Fatima, entrée en discussion avec Jean-Jacques, un universitaire venu en spectateur avec son épouse «catholique pratiquante». On sent poindre la gêne.

Le fait que l’épiscopat français ait, contrairement à 2002, refusé de prendre position contre Marine Le Pen complique la donne du second tour. «L’Eglise de France est sur la voie d’un nouveau désastre moral», a tonné en réponse, dans Le Monde, l’essayiste catholique Jean-François Bouthors.

Division politique 

L’itinéraire d’Emmanuel Macron, longtemps élève du lycée jésuite La providence d’Amiens (où enseignait sa future femme), devrait pourtant rassurer les catholiques. En déclarant assumer la part «mystique de la politique» et en s’alliant avec le très catholique François Bayrou, l’ancien ministre de l’Economie n’a pas du tout épousé le discours laïcard d’un Jean-Luc Mélenchon. Sauf que sa vie personnelle n’est guère dans le moule. Son épouse a dû divorcer pour finalement l’épouser en 2007. Le candidat, sans enfant, est souvent entouré des petits-enfants de sa femme. Jeunesse. Différence. Rumeurs sur son homosexualité qu’il a préféré démentir de lui-même en pleine campagne électorale. L’Eglise, qui voyait d’un bon œil une possible victoire du catholique François Fillon, a été prise de court, tétanisée par la division politique de ses fidèles.

Le malaise s’est confirmé ce week-end dans l’avion pontifical. De retour d’Egypte, le pape François n’a pas non plus pris position, qualifiant Marine Le Pen de «représentante de la droite forte» et expliquant qu’il «ne sait pas d’où vient» son adversaire. La candidate du Front national, affairée à mettre en scène son alliance avec Nicolas Dupont-Aignan, soutenu par les mouvements catholiques traditionalistes, a embrayé. Son équipe de campagne a aussitôt relayé les appels à voter en sa faveur lancés avant le premier tour par les ténors de la droite religieuse tels Philippe de Villiers ou l’ancienne ministre Christine Boutin.

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La question du totalitarisme islamique a ressurgi. Le site internet Fdesouche a relancé les accusations contre un cadre d’En marche! qui avait déclaré «ne pas être Charlie». «La dénonciation de la candidature «de l’exclusion, du mépris et de la haine» n’est donc plus à l’ordre du jour pour les dirigeants catholiques, lesquels persistent cependant à faire «la leçon aux responsables politiques», déplore le théologien normand Christian Delahaye, utilisant les mots que les évêques français avaient, voici quinze ans, employés à propos de Jean-Marie Le Pen.

Le défi est électoral. Bien que la Grande Mosquée de Paris ait, lundi 24 avril, appelé à voter pour Emmanuel Macron, ce dernier est diversement apprécié dans les quartiers et par les minorités; 24% seulement des musulmans ont voté pour lui au premier tour, contre 37% pour Jean-Luc Mélenchon. Les catholiques, eux, fidèles à François Fillon à 28%, ont mis le 23 avril Macron et Le Pen ex æquo à 22% chacun selon un sondage Ifop pour Le Pèlerin. Protestants et juifs, d’après cette enquête, préfèrent en revanche En marche!. La fracture religieuse, dopée par la mobilisation d’associations traditionalistes comme «Sens commun» en faveur de Fillon, et par la promesse de Marine Le Pen de revenir sur la légalisation du mariage pour tous votée en avril 2013, est une réalité.

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Pour en savoir plus: Christian Dargnat, Président de l'association de financement «d'En Marche !» et proche conseiller d'Emmanuel Macron sera présent à Genève jeudi. A 18h00, Maison des Associations, rue des Savoises.  Contact: geneve@en-marche.fr


«Le pape ne nous a pas diabolisés»

Le souverain pontife a qualifié Marine Le Pen de représentante de la «droite forte». Une déclaration qui réjouit les militants frontistes à quelques jours du second tour de la présidentielle

C’est une voix qui compte dans la présidentielle, celle du pape François. Pour sa première déclaration sur le sujet, le souverain pontife est resté particulièrement évasif. Mais une petite phrase a retenu l’attention du Front national. «Je sais qu’un des candidats est un représentant de la droite forte mais l’autre, vraiment, je ne sais pas d’où il vient et c’est pour cela que je ne peux pas donner une opinion tranchée sur la France», a-t-il déclaré samedi 29 avril à son retour d’Egypte.

La candidate d’extrême droite Marine Le Pen s’est réjoui dès lundi de cette prise de parole lors de son meeting à Villepinte, dans la banlieue nord de Paris. «Emmanuel Macron est un candidat tellement embrumé que même le pape n’arrive pas à percevoir son message», a-t-elle ironisé devant ses supporters. Le pape François a toutefois précisé ne pas connaître «l’histoire» des deux candidats à la présidentielle. Qu’importe, les militants frontistes veulent y voir un signe. «Si le pape nous donne sa bénédiction, ça ne fait pas de mal. Il ne nous a pas diabolisés. Ça peut encourager certains électeurs à faire un pas vers Marine Le Pen, qui défend aussi des idées de gauche», sourit Jean-Luc Faisant, 49 ans. Ce technicien dans l’audiovisuel participe au rassemblement du 1er mai en compagnie de Jean-Marie Le Pen. «Mon sentiment patriote s’est réveillé», assure-t-il.

«Les catholiques sont derrière nous»

Le souverain pontife a qualifié Marine Le Pen de représentante de la «droite forte». Un label qui semble conforter l’entreprise de dédiabolisation qu’elle a enclenchée depuis son arrivée à la tête du parti en 2011. «Nous sommes la droite forte comparé à 2002, le front républicain a explosé. Les catholiques sont derrière nous», assure Franck Picard, 53 ans. Même discours du côté de la jeunesse frontiste. «Je ne me considère pas comme un extrémiste, je soutiens une droite forte comme le dit le pape», confirme Killian Rebillon, un pompier volontaire de 19 ans.

A quelques jours du second tour, les catholiques seraient de plus en plus perméables aux sirènes frontistes. Contrairement à 2002, la Conférence des évêques de France n’a pas donné de consigne de vote. Et l’ancienne présidente du Parti Chrétien-Démocrate, Christine Boutin, a appelé à voter pour Marine Le Pen. Cet appel d’air pourrait ne pas avoir un réel impact, regrettent plusieurs militants frontistes. «Les chrétiens n’ont aucun poids dans cette élection. Le pape peut dire ce qu’il veut, il a seulement une autorité spirituelle et non pas politique», estime Loup Mautin, devant le parc des expositions de Villepinte. «La France n’est plus du tout un pays religieux. La première religion, c’est l’islam. La déclaration du pape ne devrait donc pas avoir une portée énorme», souffle Alain Breuil, conseiller municipal à Grenoble. (Florian Delafoi)