France

Entre les pesticides et le vignoble bordelais, la drôle de guerre

Accusés d’avoir trop longtemps abusé des produits chimiques, les viticulteurs bordelais réagissent et affirment vouloir en finir avec les processus de fabrication douteux des plus grands crus mondiaux

C’est une contre-offensive en forme d’aveux. En se déclarant favorable lundi à la «diminution, voire à la sortie de l’usage des pesticides» dans l’exploitation du vignoble bordelais, le président de la puissante organisation interprofessionnelle du vin de Bordeaux Bernard Farges a enfin commencé à répondre aux accusations qui cernaient de plus en plus les grands crus français.

Dans son livre «Vino business» (Ed. Albin Michel) publié au début de 2014, la journaliste spécialisée dans les questions agricoles Isabelle Saporta avait publiquement dénoncé la dérive «chimique» du business des grands crus. L’émission phare de France 2 «Cash Investigation» avait ensuite enfoncé le clou en révélant, en février 2016, que le département de la Gironde – dont Bordeaux est la préfecture – est l’un des plus contaminés par les pesticides agricoles de l’Hexagone. Le premier département viticole de France s’était alors retrouvé, sur la carte des zones polluées par la chimie agroalimentaire, comme l’une des «zones noires» aux côtés des Landes et de la Charente voisines. A son passif, selon l’enquête télévisuelle: 2700 tonnes de pesticides épandues chaque année sur le vignoble, avec parfois jusqu’à 18 épandages annuels sur le sacro-saint Médoc. La viticulture dite «conventionnelle» engloutit 20% des pesticides utilisés en France alors qu’elle n’occupe que 2% des surfaces cultivées.

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Rassurer les acheteurs de vin français

Sans surprise, l’intervention de Bernard Farges, également président de la Confédération nationale française des appellations contrôlées, n’annonce pas un virage radical. Prôner la «sortie» des pesticides ressemble fort à une annonce destinée surtout à calmer le jeu médiatique et à rassurer les acheteurs de vin français, surtout à l’étranger. L’Hexagone a conservé en 2015 son rang de premier exportateur mondial de vins, avec plus de 29% des ventes mondiales dans un marché toujours à la hausse, dont le chiffre d’affaires (420 milliards de francs en 2013) a bondi de plus de 7% par rapport à 2005, en particulier grâce à la hausse de consommation en Asie.

Je ne connais pas de secteur économique en France où l’on s’affranchit autant des règles

Les spécialistes restent toutefois mesurés face à cette drôle de guerre entre les pesticides et les exploitants du vignoble soucieux d’une productivité maximale: «Tout va dépendre des moyens mis en œuvre pour contrôler et réduire les épandages, explique ce mardi dans le quotidien «Sud-Ouest» le médecin et œnologue Franck Dubourdieu. Il faut imaginer des mesures pour que les viticulteurs n’aient plus peur de sortir des pesticides.» «Je ne connais pas de secteur économique en France où l’on s’affranchit autant des règles, nous avait affirmé en début d’année, à propos de la viticulture, la journaliste Isabelle Saporta. Le classement des grands crus est avant tout une affaire d’argent.»

Une équation rendue plus opaque encore par l’arrivée dans le Bordelais de richissimes magnats russes ou asiatiques parfois peu regardants sur les méthodes de production. En Suisse, moins visée par ce type d’enquêtes, des accusations similaires brandies contre les vignobles ont entraîné depuis plusieurs années des changements de comportement chez les exploitants. Contrairement au Bordelais, la culture de la vigne «bio» s’y est rapidement développée. La consommation helvétique annuelle de pesticides dans l’agriculture est loin derrière celle de la France, avec 2130 tonnes déclarées contre 65 000.

Inauguration de la Cité du vin

Cette déclaration de bonnes intentions des professionnels du vin doit aussi être remise dans le contexte spécifiquement bordelais, alors que le maire de Bordeaux, Alain Juppé, est considéré comme le favori à l’élection présidentielle de 2017, et à quelques semaines de l’inauguration, prévue début juin, de la Cité du vin sur les rives de la Garonne. Cet espace en forme de carafe, planté au bord du fleuve, offrira plus de 13 000 m2 d’espaces d’exposition et de dégustation, et devrait devenir l’un des épicentres de Vinexpo, le salon international des spiritueux qui se délocalise en 2016 à Hongkong (mai) puis Tokyo (novembre), avant de se tenir de nouveau à Bordeaux du 18 au 21 juin 2017.

Projet phare d’Alain Juppé, la Cité du vin est en partie financée par les grands propriétaires de vignobles de la région, et par des donateurs internationaux. Compte tenu des dépassements budgétaires (son coût dépassera les 80 millions d’euros), une prochaine soirée de gala doit être organisée par Sotheby’s New York pour financer notamment l’auditorium de l’établissement, qui sera baptisé Thomas Jefferson. Clou annoncé de la vente selon la dernière édition du «Journal du dimanche»: une bouteille de château-pétrus de 1995 estimée à plus de 20 000 euros. Sans résidus de pesticides?

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