A quelques jours des manifestations redoutées du 1er mai prochain, où syndicats et «gilets jaunes» risquent de joindre leurs forces partout en France, le torchon brûle dans l’Hexagone entre la police, la presse et les manifestants. La preuve en a encore été apportée ce week-end avec, d’un côté, l’interpellation musclée du journaliste Gaspard Glanz par des gendarmes mobiles lors de la 23e manifestation parisienne des «gilets jaunes» et, de l’autre, la découverte lundi de tags ultra-violents et anti-flics sur les murs de la gendarmerie de Landivisiau (Finistère).

«Suicidez-vous», «Flics suicidés à moitié pardonnés…», «Tous les flics sont des bâtards»… pouvait-on lire, ce lundi de Pâques, sur le fronton de la gendarmerie bretonne. Avec, sous ces mots d’insultes, l’apparente signature d’un groupuscule anarchiste. Une preuve des tensions persistantes sur le front de la sécurité en France, où le déploiement permanent des forces de l’ordre chaque week-end – minées par une recrudescence du nombre de suicides et de dépressions en leur sein – devient de plus en plus compliqué à gérer pour le gouvernement, confronté à la présence d’éléments de plus en plus radicaux et organisés des «blacks blocs» lors des manifestations.

Côté liberté de la presse, la cote d’alerte a, selon plusieurs médias très actifs dans la couverture du mouvement des «gilets jaunes», été dépassée ce samedi lorsque des gendarmes mobiles s’en sont violemment pris, samedi vers 16 heures place de la République à Paris, au journaliste indépendant Gaspard Glanz du site activiste Taranis News, spécialisé dans la couverture des mouvements sociaux. Ce dernier, immédiatement déféré devant la justice, est désormais interdit de manifestation pendant six mois,  avec obligation de rester les samedi en dehors de la capitale française jusqu’à son procès le 18 octobre. Une sanction qu’il a aussitôt promis de braver au nom du «droit d’informer».

Le «tabou» des violences policières

Depuis le début des manifestations des «gilets jaunes» à la mi-novembre, ce jeune vidéaste documente, chaque week-end, l’attitude de la police, caméra au poing au plus près des escadrons de CRS et des policiers des brigades anticriminalité déployés à leurs côtés, souvent armés des fameux LBD 40, les lanceurs de balles de défense de fabrication suisse. Son récit, après sa garde à vue de près de 24 heures dans le commissariat parisien du XIIe arrondissement, paraît accablant: le reporter de 32 ans affirme qu’il a d’abord été interpellé place de la République par un officier de police qui le connaissait, avant d’essuyer un tir de grenade lacrymogène.

Les images le montrent ensuite face aux policiers, leur faisant un rapide doigt d’honneur – il s’en est excusé – puis interpellé rudement. Une journée de mobilisation en sa faveur s’en est suivie lundi, avec notamment l’appui de Mediapart, dirigé par Edwy Plenel. «Le sort fait à ce journaliste indépendant, gardé à vue et déféré en justice pour sa couverture des manifestations, signifie qu’une nouvelle étape est franchie dans la répression de la liberté de la presse», a tweeté le fondateur du site d’information. Gaspard Glanz, a-t-on appris, était «fiché S» pour sa prétendue dangerosité et sa fréquentation de la mouvance anarchiste. Mardoi soir 23 avril, 19  sociétés de journalistes des grandes rédactions françaises (Libération, Le Monde, France 3, TV5 Monde, Le Figaro...) ont dénoncé «les conditions de travail extrêmement difficiles lors des manifestations de «gilets jaunes»»

Simultanément, les accusations de violences policières envers les manifestants remontent de plus en plus à la surface, après la parenthèse de la semaine dernière suite à l’incendie de Notre-Dame de Paris, de nombreuses vidéos montrant des tabassages en règle de «gilets jaunes». Fait symbolique: le journaliste David Dufresne, l’un des meilleurs spécialistes de la question, a affirmé, lors de la sortie du dernier classement mondial de la liberté de la presse par Reporters sans frontières le 18 avril, avoir documenté 62 cas de violences policières. Environ 200 enquêtes ont été confiées à la police des police, l'IGPN: «Pourquoi un tel tabou dans la parole publique, alors que, depuis le début du mouvement des «gilets jaunes», des dizaines de vidéos explicites documentent des dérapages parfois graves des forces de l’ordre?» interroge Le Monde dans son édition du week-end. Le quotidien confirme le chiffre de plus de deux cents enquêtes ouvertes «pour des faits allant de l’insulte aux violences qui ont pu faire des blessés et parfois des blessés graves», selon les mots mêmes du ministre de l’Intérieur Christophe Castaner. Plusieurs sources interrogées pointent une multitude de raisons à ce déni, à commencer par la nécessité de ne pas brusquer la base policière dont les autorités ont craint qu’elle ne fasse défaut en décembre 2018.»

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Des forces de l’ordre exténuées

Cette crainte des autorités, sur laquelle Emmanuel Macron sera sans doute interrogé jeudi lors de sa conférence de presse, renvoie à une autre réalité: celle de l’épuisement de la police française sans cesse sollicitée, et de plus en plus «chauffée à blanc» par les manifestations à répétition (23 samedis de protestations souvent ponctués de violence depuis la mi-novembre 2018). Près de 100 000 policiers (sur un effectif total d’environ 300 000) sont, chaque week-end, mobilisés à travers la France. Illustration la plus tragique de cette pression psychologique: 28 policiers se sont suicidés depuis le début de l’année, après 35 suicides de policiers et 35 de gendarmes en 2018. Une cellule «Alerte prévention suicide» doit être mise en place à la fin du mois, a annoncé Christophe Castaner, très proche d’Emmanuel Macron.

Stanislas Gaudon, du syndicat Alliance police nationale, nous avait alertés sur les coups portés au moral des forces de l’ordre après les violences commises aux Champs-Elysées le 16 mars: «Les journées dramatiques s’enchaînent à un rythme infernal. Le degré de haine et de violence envers nous n’a jamais été aussi élevé. Les commerçants nous demandent d’intervenir et dès qu’on le fait, la presse nous tombe dessus. Dans quel autre pays la révolution a lieu chaque samedi? Que doit-on faire lorsque des casseurs s’en prennent aux vitrines ou menacent l’ordre public? On nous demande tout et son contraire. Qui protège la République et qui la menace?»

Elu lundi 15 avril, le nouveau secrétaire général de ce syndicat Alliance, Fabien Vanhemelryck a aussitôt demandé la mise en place «d’états généraux» de la police. Avec, à la clé, un défi social lancé au gouvernement. Pas question, pour ce syndicat, d’accepter la remise en cause des statuts et des instances dans le cadre de la réforme de la fonction publique ni celle du régime spécial des policiers dans le cadre de celle des retraites. Et avec une demande solennellement adressée aux protestataires qui défilent chaque semaine en France: que cessent les slogans «Suicidez-vous», de plus en plus entendus le long des cortèges.