C’est un débat que connaît la Belgique au même titre que la Suisse. Une certaine «cacophonie» qui se retrouve dans les journaux francophones, au sujet des mesures prises par les cantons, ou régions et communautés au sein de l’Etat fédéral belge. Mardi à Berne, la task force scientifique adressait un signal au Conseil fédéral et en appelait à des mesures fortes dans tout le pays. Même son de cloche à Bruxelles, où une uniformisation est réclamée par les virologues à l’égard de la région flamande, plus souple que la Wallonie et la capitale. Autre similitude: un changement d’approche entre la première et la deuxième vague mis à mal par la rapidité des contaminations et des hospitalisations.

Le Temps: Les mesures différentes prises d’une autorité à l’autre soulèvent les critiques, ou du moins le questionnement de la population sur leur efficacité, comment l’observez-vous?

Pascal Sciarini: On savait que le fédéralisme est une institution fantastique «par beau temps», mais dont l’efficacité est mise en difficulté en cas de crise sévère appelant des réponses fortes, rapides et concertées. Le risque est alors de tomber dans la cacophonie de messages et de mesures disparates d’un canton à l’autre. Les messages discordants sont peu audibles, manquent de crédibilité et sont au final déstabilisants pour la population. Or, notre capacité à surmonter la crise va dépendre de l’aptitude des autorités à rallier la population autour des mesures de protection. Sur le fond, on peut se demander comment et pourquoi la Suisse est passée en l’espace de deux ou trois semaines du statut de bon élève à celui de pays avec une si forte progression du nombre de personnes infectées, mais il est trop tôt pour le savoir, et il n’est pas sûr que le fédéralisme y soit pour quelque chose.

Pierre Verjans: Je peux reprendre à mon compte la réponse de mon collègue suisse. Oui, les réactions différentes des entités fédérées en Belgique ont été également mal perçues par les journalistes et les citoyens, surtout ceux qui ne connaissaient pas bien le système institutionnel belge. Les compétences culturelles et de prévention sanitaire des trois communautés, et les compétences économiques des trois régions ont fait que la Belgique est dotée de sept ministres s’occupant de la santé, ce que beaucoup ont semblé découvrir et que beaucoup estimaient inadéquat et inefficace.

La Belgique et la Suisse ont changé d’approche entre la première et la deuxième vague. Comment ces deux situations ont-elles mis la relation entre l’Etat fédéral et les autorités fédérées à l’épreuve?

P.V.: En Belgique, la gestion concrète des mesures prises en mars pour lutter contre la pandémie était confiée à un organe fédéral: le Conseil de sécurité. Il a été élargi pour l’occasion aux ministres-présidents des entités fédérées et est donc devenu de fait confédéral, chaque entité fédérée ayant un droit de veto sur les décisions. En revanche, lors de la deuxième vague, les mesures ont été prises dans un comité de concertation qui rassemble les entités fédérées et le pouvoir fédéral sur un pied d’égalité. Vendredi dernier, la communication du premier ministre fédéral et des ministres-présidents des régions et communautés ne faisait que reprendre les mesures communes, sans signaler qu’il y avait des points de divergence liés à la gravité géographiquement inégale de la pandémie et aux priorités différentes d’une communauté à l’autre entre l’intérêt sanitaire et économique. Cette absence de communication a provoqué l’étonnement, l’incompréhension et la colère des populations quand elles ont compris plus tard que la Région wallonne prenait des mesures plus sévères que les mesures fédérales, et le lendemain, que la Région bruxelloise prenait des mesures plus sévères que les mesures wallonnes.

P.S.: Au mois de mars, il était logique que le Conseil fédéral prenne rapidement la main et passe en «mode d’urgence», car nous étions alors dans une situation de grande inconnue et de grande menace. Sur la base de cette expérience, et des connaissances acquises sur la manière dont le virus se propage et dont on peut s’en protéger, il n’était pas illogique non plus de laisser les cantons en première ligne jusqu’ici. Personne n’avait cependant anticipé l’ampleur de la deuxième vague et la vitesse à laquelle elle a déferlé. Il est temps que le Conseil fédéral intervienne à nouveau et prenne des décisions fortes sur l’ensemble du territoire, quitte à froisser les cantons qui sont pour l’instant moins touchés. Ceci ne remet cependant pas fondamentalement en cause le fédéralisme, car une telle crise est heureusement tout à fait inhabituelle.

L’appréhension différente de l’urgence sanitaire entre communautés linguistiques est-elle un handicap pour chacun des systèmes fédéraux?

P.S.: La deuxième vague semble toucher les cantons de manière plus uniforme que la première, mais il est vrai que le niveau de crise et d’urgence diffère néanmoins d’un canton à l’autre, comme diffèrent aussi les préférences cantonales quant à l’équilibre à trouver entre protection sanitaire et défense des intérêts de l’économie. Ces différences de préférences sont, en partie, le reflet des divergences existant d’un parti politique à l’autre et de la force de ces partis dans les cantons. Cependant, ces divergences de vues sont atténuées par la composition multipartisane des gouvernements cantonaux et par la culture du consensus. La crise serait certainement plus facile à gérer si tous les cantons faisaient face au même niveau d’urgence, mais cela ne doit pas empêcher le Conseil fédéral de prendre des mesures fortes sur l’ensemble du territoire.

P.V.: Dans le cas belge, la difficulté ne vient pas tant de l’appréhension différente que des volontés politiques à long terme des partis les plus importants. En Flandre, il y a une volonté d’évolution des institutions belges vers une plus grande autonomie, alors que dans les régions wallonnes et bruxelloises, les partis souhaitent tous une «refédéralisation» de certaines compétences. Le «flamingantisme» des uns et le «belgicanisme» des autres représentent un véritable handicap.