Royaume-Uni

Pour les entreprises, les impossibles préparatifs du Brexit

L’incertitude pèse sur les entreprises, qui craignent d’être prises au dépourvu en cas de «no deal». Quant à la population, elle  se raccroche à son arme secrète, l’autodérision

A en croire les différents groupes patronaux britanniques, l’économie du Royaume-Uni est au bord du précipice, à seulement neuf jours de la date supposée du Brexit. «Ça suffit. Une nouvelle approche est nécessaire. Les emplois et la vie de gens en dépendent», tonne Carolyn Fairbairn, la directrice du CBI, le principal groupe patronal britannique. «Une sortie sans accord serait catastrophique», ajoute Mike Hawes, le directeur du SMMT, un groupe représentant l’industrie automobile. «Le «no deal» est une vraie inquiétude», renchérit Simon Lewis, de l’AFME, un lobby de la finance européenne.

Pourtant, les marchés financiers font preuve d’un flegme tout britannique. Depuis janvier, la livre sterling a même gagné 5% face au franc, à 1,31. Les marchés ne croient tout simplement pas au risque de «no deal». D’une manière ou d’une autre, ils estiment que la date butoir du 29 mars sera repoussée.

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Eviter le «no deal» à tout prix

Les traders n’ont pas plus de boule de cristal que les autres et ils ne savent pas ce qui va se passer. Paul Donovan, analyste à UBS, ne cachait pas son agacement mercredi matin face aux dizaines de scénarios possibles, qui rendent la lecture des événements impossible. «Il n’y a franchement rien d’intelligent à dire sur le Brexit et le plus simple est de l’ignorer.» Comme les autres, il se raccroche à un principe simple: ni l’Union européenne, ni la Chambre des communes ne veulent de «no deal». Tout sera fait pour l’éviter.

Le calme des marchés ne signifie pas pour autant que l’incertitude qui entoure le Brexit n’a pas de coût économique. La croissance des douze derniers mois a été de 1,3%, au plus bas depuis une décennie. Beaucoup d’entreprises ont suspendu leurs investissements, faute d’y voir clair. L’usine Nissan de Sunderland, dans le nord-est de l’Angleterre, a annoncé qu’elle allait arrêter d’y assembler l’Infiniti, son modèle de luxe. Celui-ci n’occupait que 250 des 7000 employés du site, mais la décision s’ajoute à l’annulation, le mois dernier, de son projet d’y assembler la X-Trail.

Des dépenses considérables

Pour les entreprises, prises dans la lumière des phares du Brexit, le problème est qu’il est presque impossible de se préparer. Soit elles dépensent de l’argent en se préparant à un «no deal», et cela pourrait être de l’argent gaspillé. Soit elles attendent, et elles prennent le risque de se faire prendre au dépourvu.

L’exemple d’AstraZeneca, un gros laboratoire pharmaceutique, est frappant. Tous ses médicaments produits au Royaume-Uni doivent actuellement avoir un contrôle qualité selon les normes européennes. Au lendemain d’un Brexit sans accord, les contrôles réalisés outre-Manche ne seront plus reconnus par l’UE. L’entreprise a donc dupliqué l’ensemble de ses capacités de tests en Suède, où elle est déjà très présente. Or, en cas d’accord, il est possible que cette duplication se révèle superflue. Pour AstraZeneca, qui a aussi augmenté ses stocks à la frontière, l’opération Brexit coûte 50 millions de francs. Pour les petites sociétés, qui n’ont pas de marge financière, de telles dépenses sont difficilement envisageables.

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Envisager le pire

Du côté de la City, les entreprises accélèrent aussi leurs plans post-Brexit. Une étude de New Financial, une société de conseil, a identifié 275 entreprises financières qui ont déplacé des employés hors du Royaume-Uni. Une centaine d’entre elles ont choisi Dublin, loin devant Luxembourg (61), Paris (41) et Francfort (40). Si le nombre d’emplois ayant quitté la City demeure faible (peut-être une dizaine de milliers, selon le cabinet Ernst & Young), les nouvelles filiales dans l’UE sont désormais ouvertes et peuvent à terme faire boule de neige.

«L’impact est plus important que ce que nous pensions et devrait empirer, estime William Wright, le fondateur de New Financial. L’incertitude politique et l’incapacité à faire passer un accord ont forcé les entreprises à se préparer au pire et à mettre à exécution leurs plans de secours. Pour beaucoup d’entre elles, le Brexit a eu lieu l’an dernier.»

Selon la Banque d’Angleterre, le Brexit a déjà coûté 1,5 point de PIB au Royaume-Uni. De quoi ralentir la croissance, sans pour autant provoquer ni récession ni même une crise sévère. Les marchés peuvent se permettre de parier sur un Brexit plus doux et de continuer à attendre; dans l’économie réelle, le prolongement de l’incertitude poursuit l’effritement de la croissance britannique.


Quand il ne reste plus que l’humour

Face à la farce des négociations du Brexit, les Britanniques se raccrochent à leur arme secrète, l’humour et l’autodérision

Un homme politique tient un mégaphone à la main et harangue la foule dans un discours en faveur du Brexit. «Nous n’avons pas besoin de faire partie d’une Union européenne en plein échec. Nous pouvons échouer tout seul!» Le dessin, signé du merveilleux caricaturiste Jeremy Banks, dit «Banx», du Financial Times, est l’une des milliers de saillies humoristiques qui entourent le Brexit.

Face aux débats sans fin sur la sortie de l’Union européenne, il ne reste plus aux Britanniques qu’à en rire. L’autodérision est devenue la dernière soupape de sécurité d’une population sous pression. «C’est ce que nous faisons en tant que Britanniques, nous rions, explique Jeremy Banks. Mais c’est un rire teinté de désespoir. Quand la situation est trop catastrophique pour en faire une tragédie, il ne reste qu’à faire des blagues.»

The Story of Brexit, parodie de livre pour enfants

Depuis bientôt trois ans, les caricaturistes s’en donnent donc à cœur joie. Facebook est rempli de sketches, Twitter adore, les émissions humoristiques à la télévision y reviennent sans cesse. Un jeu de cartes sur les fake news a été réalisé («En France, il est interdit d’appeler son cochon Napoléon: vrai ou faux?»). Les éditions Penguin ont flairé le bon filon. Elles ont publié un recueil des meilleures caricatures (deux femmes passent devant un vieux monsieur assis, l’air hagard: «Mon père s’est battu pour prendre la direction du Parti conservateur. Il ne parle jamais de ce qu’il y a vu.»)

Les mêmes éditions Penguin ont aussi publié le très pince-sans-rire The Story of Brexit. Ce livre fait partie de la collection Ladybird books for grown-ups, une parodie de livres d’enfants. Jason Hazeley, le coauteur, expliquait récemment au Guardian que l’idée d’en dédier une version au Brexit est venue d’une très forte demande du public. «Nous avons passé un an et demi à arpenter des festivals de littérature, et les gens nous demandaient sans cesse: quand est-ce que vous en faites un sur le Brexit? On a fini par en conclure que c’était la volonté du peuple!» Les Britanniques, horriblement divisés, sont au moins unis sur ce point.

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