Comment assister un régime militaire honni, autarcique, et sous le coup de sanctions? La question a été, mardi à Bruxelles, au centre de la réunion d'urgence des ministres de la Coopération et du Développement des Vingt-Sept, convoquée par le commissaire Louis Michel. Ce dernier s'est ensuite envolé pour Rangoon, via Bangkok, après avoir obtenu in extremis un visa alors qu'une fracture apparaît au sein de l'Union entre les partisans d'une résolution condamnant la Birmanie à l'ONU - option proposée par la France - et les pays d'abord soucieux de faire entrer l'aide, même si elle doit être acheminée dans le delta de l'Irrawaddy dévasté par les autorités. Une approche privilégiée hier par les pays nordiques.

Une semaine après le passage du cyclone Nargis, dont les dévastations auraient causé la mort d'entre 30000 et 60000 personnes, l'Union européenne hésite en fait sur la marche à suivre et se retranche derrière ses injonctions adressées à Rangoon, en arguant du fait qu'environ 30 millions d'euros d'aide sont prêts à être débloqués.

Récentes sanctions

Un point central, peu évoqué publiquement, est la gestion de ce dispositif d'aide humanitaire dans un contexte de sanctions. L'UE a adopté le 25 février dernier un nouveau train de mesures destiné à isoler la junte militaire et ses intermédiaires financiers suite à la répression brutale des manifestations pacifiques de septembre 2007. L'importation dans l'Union de bois, métaux et pierres précieuses en provenance de Birmanie est interdite, ainsi que les investissements dans ces industries cruciales pour l'économie du pays. En plus de l'interdiction de fourniture de matériel pouvant servir à la répression interne, ont été décrétés l'interdiction pour un certain nombre de personnalités liées au régime de voyager en Europe et le gel de leurs avoirs financiers. Or c'est avec ces mêmes généraux que Louis Michel va devoir discuter: «Qu'ils considèrent les Européens comme des ennemis n'est pas très surprenant», assène un diplomate asiatique. Preuve de cette négociation sur le fil du rasoir, l'Italien Piero Fassino, chargé depuis novembre 2007 par l'UE de coordonner les efforts internationaux pour une transition démocratique, ne sera pas du voyage...

La question se pose aussi à Washington. Dès samedi, le Département du trésor - chargé d'appliquer les sanctions financières contre Rangoon - a levé l'interdiction de transférer à partir des Etats-Unis ou d'une banque américaine plus de 300 dollars par personne et par trimestre vers la Birmanie. Tout virement destiné aux personnalités du régime visées par les sanctions reste toutefois prohibé, mais le débat est relancé sur l'efficacité de celles-ci, et le climat de paranoïa dans lequel elles plongent l'encadrement de la Tatmadaw, l'armée birmane, au pouvoir depuis 1962.

Les Etats-Unis ont aussi décidé d'autoriser à nouveau les transferts de fonds vers des organisations humanitaires ou religieuses birmanes. Or la mainmise des militaires sur nombre de fondations bouddhistes est connue: «Plus le bilan s'alourdit, plus la coopération des autorités devient incontournable», estime un travailleur humanitaire sur place. L'ONU, qui a jugé hier à Genève «indispensable» l'organisation d'un pont aérien ou maritime, contribue à cette pression sans pour autant trouver la solution. D'après plusieurs informations, le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, n'aurait toujours pas réussi à joindre au téléphone le chef de la junte, le général Than Shwe, célèbre pour se fier en priorité aux devins qui l'entourent.