Guayaquil paie d'un chaos dantesque ses failles dans la gestion de la pandémie. Dans la capitale économique de l'Equateur, des centaines de cadavres ont été délaissés chez eux, voire dans les rues, enveloppés de plastique noir, des jours durant. La puanteur de la mort flotte aux abords des hôpitaux et devant les cimetières se forment de longues files de véhicules chargés de cercueils en carton.

En manque de fonds et de personnel, le secteur sanitaire s'est totalement effondré, alors que les services funéraires ont été dépassés. Un responsable a annoncé, dimanche, que près de 800 cadavres avaient été retirés de logements de Guayaquil par une force spéciale formée de policiers et de militaires et créée par le gouvernement.

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«Le nombre (de corps) que nous avons recueilli dans les habitations avec la force spéciale a dépassé les 700», a déclaré Jorge Wated le chef de cette force. Un peu plus tard, Jorge Wated a indiqué sur son compte Twitter que le nombre de cadavres recueillis par cette force dans des habitations était désormais de 771, auxquels s'ajoutent 631 corps qui se trouvaient dans les hôpitaux, dont les morgues sont pleines.

Le pire est en plus à venir, puisque les autorités prévoient jusqu'à 3500 morts du Covid-19. La province de Guayas, dont Guayaquil est le chef-lieu, concentre 72% de près des 7500 cas dans ce petit pays de 17,5 millions d'habitants.

Le port de Guayaquil, situé sur la côte Pacifique (sud-ouest), est apparu dès le début comme un point particulièrement vulnérable: c'est là que le premier cas équatorien a été détecté, une vieille dame revenue d'Espagne. Un demi-million d'Equatoriens vivent en Espagne en Italie, pays très touchés par la pandémie, beaucoup ayant migré lors de la crise financière des années 1990. Le flux des échanges entre Guayaquil, l'Europe et aussi les Etats-Unis, est intense, surtout en février et mars, période de vacances scolaires.

L'Equateur «a réagi tardivement»

Pour Daniel Simancas, épidémiologiste de l'Université technologique équinoxiale (UTE) à Quito, l'Equateur «a réagi tardivement». Cela a eu les «conséquences dévastatrices que nous avons vues. Les autorités elles-mêmes ont présenté leurs excuses pour l'absence de stratégies dans la gestion des cadavres, de prévision dans l'approvisionnement en matériels médicaux», a-t-il estimé lors d'un entretien à l'Agence France-Presse (AFP).

Le «bouillon de culture» social de Guayaquil a aggravé la crise. Bien que le Guayas soit la province la plus productive du pays, son chef-lieu détient un taux de pauvreté de 11,2%, selon des chiffres officiels de décembre. Chômage et sous-emploi touchent 20% de la population active. 

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Aucune formule n'a «été suffisamment puissante pour résoudre l'iniquité», selon le sociologue Carlos Tutiven de l'université Casa Grande, là où voisinent riches villas et bidonvilles dans cette ville, qui a résisté au socialisme de l'ex-président Rafael Correa (2007-2017), fait d'investissements sociaux et d'endettement élevé.

Ainsi, dans le Guayas, près de 3300 personnes ont violé le couvre-feu de 15 heures par jour décrété par le gouvernement. Malgré les militaires déployés dans les rues, il est fréquent d'y voir des vendeurs ambulants, sans masque, et des files d'attente devant les commerces, sans la distanciation recommandée.

Le gouvernement admet de graves failles

Carlos Tutiven souligne une «faiblesse» de l'information sur les mesures de précaution, ajoutant que «tout le monde ne peut faire preuve d'obéissance ou de discipline car une grande majorité vit dans des conditions très précaires». Selon l'épidémiologiste Daniel Simancas, les pauvres n'ont pas été les seuls à ne pas rester chez eux: «De nombreuses familles ayant beaucoup d'argent et de pouvoir ont sous-estimé la puissance de ce virus et n'ont pas respecté les mesures de quarantaine».

Très critiqués, le gouvernement du président Lenin Moreno et les autorités locales ont admis de graves failles. La maire Cynthia Viteri, elle-même contaminée et qui s'en est remise, a reconnu la culpabilité de «tous».

«Nous voyons tomber nos morts en silence chaque jour; nous entendons la voisine pleurer pour son proche décédé (...) une femme enceinte qui n'a pas d'hôpital où accoucher, et cent personnes sont mortes de ne pouvoir faire de dialyse. (...) Ici, ce n'est pas seulement le système sanitaire qui s'est effondré, mais aussi les services funéraires et les morgues», a-t-elle déploré.